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 Sujet du message: La naissance du Prophète
MessagePosté: Mer 27 Jan 2010 11:49 
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Chapitre I. La vie du Prophète (SWS) : Une aube pas comme le autres ...

"Un cri déchira la nuit de Makka qui rendait l’âme à une aube naissante. Une frêle silhouette surgit d’une maison pour disparaître dans l’obscurité hésitante de ce petit matin béni. Les pieds de Thouwayba touchaient à peine le sol. Son souffle fendait l’air encore repu de la fraîcheur de la nuit, au rythme de ses enjambées.

La grande artère qui menait vers la maison d’Abdelmoutalib lui sembla interminable. Son couvre-chef retenu par un serre-tête flottait derrière elle, se confondant au nuage de sable que ses pieds nus soulevaient dans leur course vers la maison du Maître.

Elle croisait ça et là des êtres matinaux. C’était les gens de sa condition, levés plus tôt que les maîtres pour le bien-être de ceux-ci. Grâce à eux, lorsque le soleil se lèvera dans quelques instants, les tables seront servies, l’eau sera puisée, le repas de la journée déjà sur le feu…

Bientôt la grande maison du Maître fut ébranlée par les coups vigoureux frappés à la porte par Thouwayba.

Abdoulmoutalib en personne ouvrit l’immense portail donnant sur une cour où se mêlait l’odeur d’une fournée de pain à celle du fumier de chevaux. Sa torche éclairait son visage de patriarche et la jeune esclave distingua des ombres derrière celui-ci, aux regards fiévreux, rivés sur elle. Une nuée d’esclaves la scrutait curieusement, tapis ici et là dans l'hésitation du jour levant.

Abdoulmoutalib l’aurait certainement giflée en d’autres circonstances pour l’avoir dérangé dans son sommeil mais ce matin là, tout son être l’interrogeait. Les nombreux esclaves, déjà au labeur, attendaient, eux aussi la sentence. Tous les habitants de la grande demeure avaient partagé l’attente de l’heureux évènement dont Amina était grosse.

Abdoullah, le fils chéri de la famille, celui que Abdoulmoutalib faillit sacrifier dans la pure tradition Abrahamique, ne serait-ce la sagesse d’un ancien de la tribu, était mort, quelques mois auparavant laissant sa femme enceinte.

Thouwayba haleta, le souffle coupé par sa course effrénée: "Maître, Maître, c’est un garçon!"

Le patriarche, fidèle aux traditions de la noblesse arabe, ne laissa pas transparaître son émotion. La manifestation de la joie et les youyous étaient réservés aux femmes et aux esclaves. Les chevaliers arabes et les hommes de haute condition ne se laissaient pas emporter par de si basses expressions.

Certes, Il aurait aimé aujourd’hui être poète car la poésie était la seule expression permise aux hommes de sa caste, pour décrire l'indicible sentiment que cette nouvelle avait suscité dans son âme. Mais il était trop occupé par le rôle prestigieux de sa famille depuis la nuit des temps: mettre l’eau au service des visiteurs de la construction sacrée laissée par Abraham et Ismaël.

Cela exigeait de lui des devoirs d’hospitalité et de diplomatie qui lui prenaient toute son énergie. Les vagues de pèlerins n’arrêtaient pas de les envahir toute l’année mais deux fois par an, cela devenait très difficile de trouver et de servir de l’eau à tous.

Malgré tous ses efforts pour garder un visage impassible comme il sied aux grands de la tribu, ses traits furent illuminés. Thouwayba y détecta aisément la trace d’un immense bonheur. Elle connaissait son grand cœur et la moindre ridule sur son beau visage racé. Certaines s’étaient effacées subitement, indice d’une effervescence inavouée de son âme de père aimant n’ayant pas fait le deuil de son fils adoré. Le nouveau-né semblait y avoir déjà trouvé une place de choix où se nicher.

La stature imposante du Maître fut parcourue d’une vibration imperceptible aux youyous stridents qui déchirèrent le ciel de Makka auquel l’aube donnait des reflets métalliques. Surgis de nulle part comme par enchantement, ils retentissaient sans trouver d’obstacle dans ce désert d’Arabie. Le cosmos semblait s’en saisir pour les essaimer aux quatre coins de la terre.

L’heureuse nouvelle avait circulé dans la maison et une agitation sans nom s’était emparé de tous. Des fenêtres s’ouvrirent et l’aube de ce lundi matin prit des allures de fête. Après le drame d’Abraha et l’atmosphère malsaine laissée par lui, Mekka semblait délivrée de sa chape de plomb par la venue de cet enfant. Du moins ce fut le sentiment de la grande maison.

Des femmes sortirent des nombreuses chambres qui ouvraient sur la grande cour. D’aucunes étaient dans de simples tuniques écrus, les cheveux hirsutes ou tressés en de lourdes nattes; d’autres portaient des tenues plus élaborées comme si elles étaient déjà prêtes pour les festivités.

Celles aux robes courtes et très simples, couraient dans tous les sens vaquant déjà aux travaux ménagers. Tandis que les autres s’approchaient toutes d’Abdoulmoutalib comme aimantées par une force invisible.

Immobile, il regardait Thouwayba comme s'il ne l'avait jamais vue. Une femme d’une certaine corpulence, comme les normes de la beauté arabe l’exigeaient, rejoignit Abdoulmoutalib. Sa main possessive ornée de bijoux en or posée sur l’épaule de celui-ci indiquait que c’était la maîtresse de céans.

Elle ne put réprimer ses larmes de joie en apprenant que Amina avait mis au monde l’enfant d’Abdoullah, la chair de sa chair.

Fatéma bint Amr s’était déjà enroulée dans son khimar noir pour courir vers sa bru et son petit-fils tant attendu. Abdoulmoutalib ne trouva rien à redire. Le moment était trop exceptionnel pour qu’une femme, même noble, ne sorte pas de son khidr. Les femmes nobles en ce temps là ne se mêlant pas à la populace, Fatéma n’était pas sortie depuis des lustres. Elle ne sortait que dans son hawdaj, à dos de chameau avec sa garde autour d’elle.

Elle eut vite fait de suivre Thouwayba dans les ruelles à présent inondées d’un soleil déterminé à frapper très fort. Elle était sûre de son guide. Les esclaves avaient l’habitude de traîner dans les rues et la sienne était très débrouillarde. Elle l’avait mise au service de Amina le temps qu’elle accouche.

Elles allèrent ainsi, l’une couverte de la tête au pied craignant l’opprobre d’être découverte marchant dans les rues comme une vulgaire femme de basse condition; l’autre, le décolleté au vent, les mollets nus, le cœur léger. Certes, beaucoup de femmes nobles sortaient aisément mais elle était de l’ancienne génération et la tradition de sa famille était intransigeante sur cette bienséance.

Abdoulmoutalib se remettant de son émotion cachée, se prépara à emboîter le pas à son épouse. Il voulut juste laisser le temps aux deux femmes de faire disparaître toute trace de la mise au monde. Il ne voulait point s’immixer trop tôt dans ce mystérieux monde intime des femmes.

Il prit soin auparavant de donner des ordres aux nombreux esclaves sur le qui-vive. Il essayait de garder une voix monocorde et de jouer l’indifférence mais Rabbah, le vieux domestique le surprit, essuyant une larme sur sa joue à la naissance de sa barbe blanche et broussailleuse. Il feignit n’avoir rien vu et se contenta d’échanger un long regard avec ce maître qu’il savait très magnanime.

L’œil de Abdoulmoutalib avait une lueur nouvelle. La flamme qui s’était éteinte à force de pleurs secrets depuis la mort de son bien-aimé s’était ravivée.

Le branlebas des préparatifs se mit en route. Les esclaves chargés des immolations savaient ce qu’il convenait de faire. Dans quelques heures, toute la tribu des Qoraych allait venir présenter leurs vœux au patriarche.

Le Maître était la générosité même et refusait de renvoyer ses hôtes sans les avoir nourris.

Une rude journée attendait les esclaves mais ils étaient heureux car tous regrettaient le plus jeune-fils de leur maître. Il était comme un baume dans leur rude existence, un modèle de modestie et de miséricorde. Tous avaient hâte de voir son enfant. Tous préssentaient cet aube comme étant une aube pas comme les autres…



A suivre.."

http://www.nadiayassine.net/fr


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 Sujet du message: Re: Chapitre I : Une aube pas comme les autres...
MessagePosté: Mar 2 Fév 2010 21:42 
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M_axis1 a écrit:
http://www.nadiayassine.net/fr/#article,13,174,342

"Un cri déchira la nuit de Makka qui rendait l’âme à une aube naissante. Une frêle silhouette surgit d’une maison pour disparaître dans l’obscurité hésitante de ce petit matin béni. Les pieds de Thouwayba touchaient à peine le sol. Son souffle fendait l’air encore repu de la fraîcheur de la nuit, au rythme de ses enjambées.

La grande artère qui menait vers la maison d’Abdelmoutalib lui sembla interminable. Son couvre-chef retenu par un serre-tête flottait derrière elle, se confondant au nuage de sable que ses pieds nus soulevaient dans leur course vers la maison du Maître.

Elle croisait ça et là des êtres matinaux. C’était les gens de sa condition, levés plus tôt que les maîtres pour le bien-être de ceux-ci. Grâce à eux, lorsque le soleil se lèvera dans quelques instants, les tables seront servies, l’eau sera puisée, le repas de la journée déjà sur le feu…

Bientôt la grande maison du Maître fut ébranlée par les coups vigoureux frappés à la porte par Thouwayba.

Abdoulmoutalib en personne ouvrit l’immense portail donnant sur une cour où se mêlait l’odeur d’une fournée de pain à celle du fumier de chevaux. Sa torche éclairait son visage de patriarche et la jeune esclave distingua des ombres derrière celui-ci, aux regards fiévreux, rivés sur elle. Une nuée d’esclaves la scrutait curieusement, tapis ici et là dans l'hésitation du jour levant.

Abdoulmoutalib l’aurait certainement giflée en d’autres circonstances pour l’avoir dérangé dans son sommeil mais ce matin là, tout son être l’interrogeait. Les nombreux esclaves, déjà au labeur, attendaient, eux aussi la sentence. Tous les habitants de la grande demeure avaient partagé l’attente de l’heureux évènement dont Amina était grosse.

Abdoullah, le fils chéri de la famille, celui que Abdoulmoutalib faillit sacrifier dans la pure tradition Abrahamique, ne serait-ce la sagesse d’un ancien de la tribu, était mort, quelques mois auparavant laissant sa femme enceinte.

Thouwayba haleta, le souffle coupé par sa course effrénée: "Maître, Maître, c’est un garçon!"

Le patriarche, fidèle aux traditions de la noblesse arabe, ne laissa pas transparaître son émotion. La manifestation de la joie et les youyous étaient réservés aux femmes et aux esclaves. Les chevaliers arabes et les hommes de haute condition ne se laissaient pas emporter par de si basses expressions.

Certes, Il aurait aimé aujourd’hui être poète car la poésie était la seule expression permise aux hommes de sa caste, pour décrire l'indicible sentiment que cette nouvelle avait suscité dans son âme. Mais il était trop occupé par le rôle prestigieux de sa famille depuis la nuit des temps: mettre l’eau au service des visiteurs de la construction sacrée laissée par Abraham et Ismaël.

Cela exigeait de lui des devoirs d’hospitalité et de diplomatie qui lui prenaient toute son énergie. Les vagues de pèlerins n’arrêtaient pas de les envahir toute l’année mais deux fois par an, cela devenait très difficile de trouver et de servir de l’eau à tous.

Malgré tous ses efforts pour garder un visage impassible comme il sied aux grands de la tribu, ses traits furent illuminés. Thouwayba y détecta aisément la trace d’un immense bonheur. Elle connaissait son grand cœur et la moindre ridule sur son beau visage racé. Certaines s’étaient effacées subitement, indice d’une effervescence inavouée de son âme de père aimant n’ayant pas fait le deuil de son fils adoré. Le nouveau-né semblait y avoir déjà trouvé une place de choix où se nicher.

La stature imposante du Maître fut parcourue d’une vibration imperceptible aux youyous stridents qui déchirèrent le ciel de Makka auquel l’aube donnait des reflets métalliques. Surgis de nulle part comme par enchantement, ils retentissaient sans trouver d’obstacle dans ce désert d’Arabie. Le cosmos semblait s’en saisir pour les essaimer aux quatre coins de la terre.

L’heureuse nouvelle avait circulé dans la maison et une agitation sans nom s’était emparé de tous. Des fenêtres s’ouvrirent et l’aube de ce lundi matin prit des allures de fête. Après le drame d’Abraha et l’atmosphère malsaine laissée par lui, Mekka semblait délivrée de sa chape de plomb par la venue de cet enfant. Du moins ce fut le sentiment de la grande maison.

Des femmes sortirent des nombreuses chambres qui ouvraient sur la grande cour. D’aucunes étaient dans de simples tuniques écrus, les cheveux hirsutes ou tressés en de lourdes nattes; d’autres portaient des tenues plus élaborées comme si elles étaient déjà prêtes pour les festivités.

Celles aux robes courtes et très simples, couraient dans tous les sens vaquant déjà aux travaux ménagers. Tandis que les autres s’approchaient toutes d’Abdoulmoutalib comme aimantées par une force invisible.

Immobile, il regardait Thouwayba comme s'il ne l'avait jamais vue. Une femme d’une certaine corpulence, comme les normes de la beauté arabe l’exigeaient, rejoignit Abdoulmoutalib. Sa main possessive ornée de bijoux en or posée sur l’épaule de celui-ci indiquait que c’était la maîtresse de céans.

Elle ne put réprimer ses larmes de joie en apprenant que Amina avait mis au monde l’enfant d’Abdoullah, la chair de sa chair.

Fatéma bint Amr s’était déjà enroulée dans son khimar noir pour courir vers sa bru et son petit-fils tant attendu. Abdoulmoutalib ne trouva rien à redire. Le moment était trop exceptionnel pour qu’une femme, même noble, ne sorte pas de son khidr. Les femmes nobles en ce temps là ne se mêlant pas à la populace, Fatéma n’était pas sortie depuis des lustres. Elle ne sortait que dans son hawdaj, à dos de chameau avec sa garde autour d’elle.

Elle eut vite fait de suivre Thouwayba dans les ruelles à présent inondées d’un soleil déterminé à frapper très fort. Elle était sûre de son guide. Les esclaves avaient l’habitude de traîner dans les rues et la sienne était très débrouillarde. Elle l’avait mise au service de Amina le temps qu’elle accouche.

Elles allèrent ainsi, l’une couverte de la tête au pied craignant l’opprobre d’être découverte marchant dans les rues comme une vulgaire femme de basse condition; l’autre, le décolleté au vent, les mollets nus, le cœur léger. Certes, beaucoup de femmes nobles sortaient aisément mais elle était de l’ancienne génération et la tradition de sa famille était intransigeante sur cette bienséance.

Abdoulmoutalib se remettant de son émotion cachée, se prépara à emboîter le pas à son épouse. Il voulut juste laisser le temps aux deux femmes de faire disparaître toute trace de la mise au monde. Il ne voulait point s’immixer trop tôt dans ce mystérieux monde intime des femmes.

Il prit soin auparavant de donner des ordres aux nombreux esclaves sur le qui-vive. Il essayait de garder une voix monocorde et de jouer l’indifférence mais Rabbah, le vieux domestique le surprit, essuyant une larme sur sa joue à la naissance de sa barbe blanche et broussailleuse. Il feignit n’avoir rien vu et se contenta d’échanger un long regard avec ce maître qu’il savait très magnanime.

L’œil de Abdoulmoutalib avait une lueur nouvelle. La flamme qui s’était éteinte à force de pleurs secrets depuis la mort de son bien-aimé s’était ravivée.

Le branlebas des préparatifs se mit en route. Les esclaves chargés des immolations savaient ce qu’il convenait de faire. Dans quelques heures, toute la tribu des Qoraych allait venir présenter leurs vœux au patriarche.

Le Maître était la générosité même et refusait de renvoyer ses hôtes sans les avoir nourris.

Une rude journée attendait les esclaves mais ils étaient heureux car tous regrettaient le plus jeune-fils de leur maître. Il était comme un baume dans leur rude existence, un modèle de modestie et de miséricorde. Tous avaient hâte de voir son enfant. Tous préssentaient cet aube comme étant une aube pas comme les autres…
A suivre.."

:salam:
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 Sujet du message: La naissance du Prophète
MessagePosté: Dim 21 Fév 2010 18:28 
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Chapitre II. La vie du Prophète (SWS) : Le Prénom du Bien-Aimé

Amina avait l’air d’une défunte dans son linge blanc, couchée sur une natte dont une maigre couverture atténuait la rudesse. Elle était assoupie, le teint blême, la tête penchée, le front ceint d’une étoffe verte qui détonnait avec la noirceur de sa longue chevelure serpentant sur ce qui lui tenait lieu d’oreiller. La chambre était fraîche et une odeur d’origan y flottait agréablement.

Fatéma y fit irruption comme un souffle chaud faisant rentrer les rumeurs naissantes de la cité et la clarté d’un jour ensoleillé.

Le front en sueur, elle se précipita, trop empressée de prendre son petit-fils dans ses bras pour s’enquérir de la santé de sa mère. Elle n’accorda aucune attention aux deux femmes assises, silencieuses et attentionnées au chevet de la nouvelle accouchée.

Elle n’avait d’yeux que pour ce petit berceau qu’une troisième femme veillait au coin de la modeste chambre. Les quelques rayons que laissaient filtrer les rares ouvertures placées haut dans les murs, semblaient s’être agglutinés autour de cette petite couche d’osier soigneusement tressée et suspendue à des branches agencées comme un trépied. Un ballet de fines particules dorées tournoyant tout au long de ses raies de lumière lui annonçaient la luminosité de ce bébé tant attendu. Elle tendit des mains tremblantes pour soulever la petite créature qui a tenu une si grande place dans son cœur avant même sa venue au monde.

Elle prit l’enfant comme si elle n’en avait jamais eu ! Comme si c’était la première fois qu’elle allait en prendre un sur son cœur. Il dormait, enveloppé d’un morceau d’étoffe précieuse qui couvrait même son visage comme il était de coutume. C’était cette étoffe même qui avait recouvert le petit corps de Abdoullah, le jour de sa naissance. Elle en avait fait don à Amina pour ce jour béni. Elle découvrit le visage de l’enfant et ne put réprimer une sorte de gémissement malgré son effort de le contenir.

Il lui semblait voir un morceau de lune sur lequel pleuvaient les particules scintillantes que les raies de soleil répandaient sur lui comme une offrande. Amina, inquiète, ouvrit grand les yeux et interrogea du regard ses accoucheuses. Fatéma Takaffya, celle qui avait fait accoucher toutes les femmes de Makka ou presque, la rassura en tapotant son épaule frêle. L’autre , une très jeune esclave au teint d’ébène d’une grande beauté, remonta sa couverture tout en lui chuchotant quelques mots rassurants. Elle s’appelait Baraka.

Fatéma bint Amr était seule au monde avec sa petite créature dans les bras. Rien ne comptait plus. Un rire nerveux la secouait tandis que des larmes inondaient sa forte poitrine ornée d’un beau collier en or marqué à l’effigie de Al Ouzza , sa déesse préférée.

Elle luttait contre cette frénésie sans nom qui s’était emparé de tout son être. Elle passa tendrement son doigt rouge que le henné avait tanné sur le front du nouveau né. Ensuite elle rapprocha son visage du cou de l’enfant et le huma tout en l’inondant de larmes dans une plainte étouffée. Elle en fut grisée. L’odeur subtile du nouveau-né réveilla des souvenirs encore tous frais dan son coeur. Elle ne tenait plus l’enfant d’Amina mais bien l’esprit et la chair de son Abdoullah , mort il ya sept mois de cela.

Le moment était intense. Amina, dépourvue de toute force suivait la scène, les yeux mi-clos, le cœur gros, les traits tirés.

Les autres femmes ainsi que Thouwayba eurent du mal à réprimer leur tristesse. Elles retenaient leurs larmes pour ne pas accabler Amina plus qu’elle ne l’était.

Fatéma éclata soudain en sanglots ne pouvant plus se retenir. On aurait dit le jour de la mort de Abdoullah.

C’était des sanglots de mère , poignants ,déchirants, sortant d’un cœur à la brisure irréparable. Les arabes avaient un qualificatif particulier , propres aux mères qui perdaient leurs enfants . Leur chagrin était profond à en être utérin, et sévissait au plus profond de l’âme ( on disait la mère takla). Seules les femmes pouvaient comprendre cette douleur maternelle et y compatir réellement.

Thouwayba vint vers elle, le visage affligé, le cœur endolori. Elle la soutint, l’enlaçant d’un bras et l’invita à s’asseoir aux côtés de sa belle-fille. Celle-ci, vaincue aussi par l’émotion s’était abandonnée aux larmes qui coulaient tout au long de ses tempes pour imbiber l’oreiller de tristesse.

- ''Voyons Fatéma , tu es notre modèle à tous. Lui dit Takaffya faisant bonne figure ! Ne sois pas triste et n’attriste pas ta pauvre belle-fille !''

Elle lui fit signe discrètement en clignant de l’œil et en agitant ses mains habiles d’accoucheuse renommée, que l’état de sa belle-fille était inquiétant. Ce n’est qu’à ce moment que Fatéma se rendit compte du peu de tact dont elle fit preuve.

Elle se pencha alors vers sa bru, son précieux butin dans les bras, déposa un baiser reconnaissant sur sa joue glacée, mêlant sa sueur et ses larmes à celles de la pauvre jeune-femme assoupie. Ensuite elle lui parla à l’oreille comme pour lui dire des secrets en caressant de sa main son avant bras. Celle-ci lui serra la main en réponse, trop faible pour proférer une parole ou même pour ouvrir les yeux.

Fatéma bint Amr posa avec douceur le bébé sur ses genoux, ôta de son poignet un bracelet en or massif et l’enfila dans celui de Amina qui lui embrassa d’un geste las les doigts. Leurs mains restèrent liées marquant un pont de tendresse sur le petit corps enveloppé dans le drap tissé avec beaucoup d’amour pour leur bien-aimé à toutes les deux.

- ''Mère , dit faiblement alors Amina sans ouvrir les yeux , pourrais-tu raconter à Mohammad l’histoire de son père ?''

Fatéma eut un sursaut. Elle lâcha la main de sa belle-fille qui retomba mollement sur la couverture !

- ''Mohammad ? Qui est Mohammad ? Tu l’as appelé Mohammad ? Quel est ce nom bizarre ? Personne dans la tribu des Koraych , pourtant bien grande, ne s’appelle Mohammad !''

Elle avait repris son rôle de belle-mère, oubliant sa première émotion : ''De plus , C’est son grand-père et ses oncles qui doivent lui donner un prénom, c’est comme ça dans la tradition arabe !''

Baraka crut bon de répondre à la place de sa maîtresse, voyant qu’Amina était de plus en plus pâle et éprouvée

- ''maîtresse Fatéma ! dit –elle , prenant son courage à deux mains, ma maîtresse Amina a vu un songe ! Quelqu’un lui a ordonné de l’appeler ainsi !''

Fatéma lui rétorqua semblant l’avoir vue à l’instant ; comme si Baraka était jusqu’à ce moment invisible à ses yeux de noble habituée à tancer les serviteurs :

- ''Voilà maintenant que les esclaves se mettent à se mêler des affaires des maîtres ! Que fais tu là gamine !? Allez lève toi et va t’occuper de ce qui te regarde !''

Elle interpella Thouwayba par la même occasion ainsi que Rayhana , l’autre esclave qui se tenait au chevet du nouveau-né lorsqu’elle entra :

- ''Allez, du bon vent ! Préparez à Amina quelque chose de nourrissant à manger au lieu de rester collées ici pour colporter les ragots !! Viens là Thouawyba ! Je crois que tu as un bébé ? non ? ''

- ''oui maîtresse : c’est Masrouh !''

-'' Tu l’allaites encore ou bien es-tu juste bonne à courir dans les ruelles de Makka ? Heureusement que ton maître Abdoulmoutalib ne dormait pas vraiment tout à l’heure et qu’il revenait juste de la kaaba où il a appris la nouvelle ? Tu crois que c’est toi qui lui a appris qu’Amina accouchait ? Fille de nulle part !!''

- ''Oui maîtresse, je l’allaite '' lui répondit Thouwayba, vexée et surprise par ce revirement soudain de la grande maîtresse.

- ''Alors viens là et allaite le petit. Je veux qu’il soit repu le temps qu’on lui cherche une nourrice dans la campagne . Amina n’a pas assez de lait , c’est visible à l’œil, de plus , elle est trop faible. approche , approche ici ?''

Thouwayba , un peu craintive approcha. Tandis que Fatéma la tâtait comme on tâterait le pis d'une chèvre , la jeune esclave lui dit tout en se laissant faire:

- '' Très bien maîtresse, permettez moi juste d’aller en avertir mon maître et seigneur, votre fils à qui j’appartiens, Abdou al Ouzza. Ma maîtresse Arwa n’était pas très d’accord pour que je vienne assister Amina tout ce temps là ! Maîtresse ! maintenant qu’elle sait qu’elle est délivrée , ils me rosseront de coup ! Vous savez combien elle est cruelle !''

- ''Tais-toi vipère ! Tu oses parler ainsi de la femme de mon fils ! Je sais vos moqueries sur son œil borgne et tous les ragots que vous colportez sur son avarice. Elle reste votre maîtresse ! Va annoncer à mon fils la naissance de son neveu et reviens vite. Dis lui que c’est sa mère qui te l’a ordonné. Ne va pas traîner dans les souks encore… allez ! Sinon je dirai à ton Grand-Maître de te fouetter ‘’

Les trois esclaves s’empressèrent de sortir sans un mot , penaudes ! Elles savaient l’humeur changeante de cette femme depuis la perte de son fils.

Fatéma se tourna vers sa belle-fille tout en berçant le petit que ses cris avaient réveillé :

- ''Fille de Wahb , tu vois ce que fait ta gentillesse avec les esclaves ! Tu es trop bonne ma fille ! Alors ce songe , poursuivit-elle sur le même ton ? Raconte moi ''

Takaffiya, compatissante et inquiète vint au secours de sa parturiente dont les joues rosissaient sous l’effet d’une mauvaise fièvre et des cris de sa belle-mère. Elle répondit à Fatéma tout en mettant un linge humide sur le front de Amina :

- ''Amina a vu dans son songe que quelqu’un lui disait être enceinte du meilleur des humains et que son fils allait avoir un destin hors du commun. Elle se vit ensuite, accouchant d’une lumière qui allait atteindre les confins de la terre. Une voix lui ordonna alors de l’appeler Mohammad ( celui que l’on loue) et lui annonça qu’au Ciel il s’appelait Ahmad ( le plus loué).''

Fatéma eut la chair de poule. La rumeur courait chez les tribus juives que dans le Livre du dieu d’Abraham, un Prophète était sur le point de paraître parmi les fils d’Ismaël.

Elle resta, un moment, plongée dans ses réflexions.

Khadija bint Khouayled, la très jeune et ravissante voisine à peine mariée, lui avait certifié la même chose. Elle avait même ajouté dans un rire qu’elle aurait aimé être son épouse plutôt que celle de l’homme qu’elle venait d’épouser. Elle était bien placée pour avancer des assertions telles que celle de la venue d’un Messager du ciel . Son cousin Waraka était un adepte de Yasou' (Jésus) d’une grande sagesse connu pour son savoir infaillible . Les juifs n’avaient d’égaux dans leurs connaissances que ces nassara ( chrétiens) qui se réclamaient de la religion originelle , celle même d’Abraham et de Moïse.

Un grand frisson parcourut son échine en sueur. C’était trop d’émotions pour un seul matin. Elle baissa la tête vers ses genoux en tailleur pour jeter un regard chargé d’une nouvelle curiosité. Elle écarta doucement les pans de tissus dégageant le beau visage du petit bébé qui s’était rendormi.

Elle ne vit pas trace de prophète mais bien son petit-fils. Il était certes d’une beauté singulière mais Abdoullah, son père, aussi, avait un visage d’ange à sa naissance. Elle l’observa, attendrie et rassurée. Takkafiya la regardait faire.

Subitement ses lèvres teintes à l’écorce de noyer s’entrouvrirent doucement. Une syllabe puis d’autres s’échappèrent dans un murmure inaudible. Comme pour mettre à l’essai ce prénom sur ce petit visage qui faisait chavirer son cœur, elle se chuchotait :’’Mo.. ha..mmad’’.

Elle leva alors ses yeux embués de larmes où se mêlaient joie et tristesse et décréta comme on prendrait une décision, comme on consacrerait une décision en élevant très haut la voix :’’ Mohammad ibn Abdillah, oui , Mohammad Ibn Abdillah’’ ( le fils de Abdoullah).


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MessagePosté: Lun 22 Fév 2010 21:23 
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Chapitre III : Un grand-père comblé


Des voix masculines se firent entendre dans l’enceinte de la modeste maison d’Amina. Les visiteurs toussotèrent afin de signaler leur présence aux femmes. C’était la tradition de respect fait aux femmes de bonne condition afin de ne point les surprendre dans des attitudes dont elles auraient à rougir.

Amina reconnut la voix de son beau-père. Elle sursauta puis ramassa son peu de force pour s’asseoir. La bienséance arabe voulait qu’une femme de bonne éducation ne reste pas allongée en présence de la gente masculine. Seules celles que l’on appelait par convention "les femmes aux drapeaux rouges" avaient de tels comportements. Elle s’adossa au mur de terre battue.

La fièvre avérée lui donnait un teint de pêche. Takafiya lui jeta un pan de sa couverture sur les épaules. Jamais Amina ne fut aussi belle. Quand ses yeux de velours soulignés de cils très fournis se portèrent sur le fruit de ses entrailles, endormi dans les bras de Fatéma, elle rayonna de fierté. Son cœur de mère frétillait et son âme dansait avec les étoiles qu’elle a vues si près d’elle la veille lorsque les contractions la visitèrent.

Elle se promit de se consacrer à ce soleil venu écarter les lourds nuages laissés par la mort de son mari tant aimé. Elle porta un regard émerveillé sur son chérubin à la chevelure de geai. La régularité des traits de son bébé lui rappelait qu’il était un Hachémite. Il était aussi beau que son père. Elle lui trouva une petite ressemblance avec son oncle Abbas mais aussi un peu avec ses frères à elle. Il était Hachémite et cela suffisait pour dire toutes ses qualités. Il allait être beau et fort et intelligent et débrouillard et courageux. Comme pour toute mère, aucune image d’avenir n’était assez belle pour son Mohammad chéri.

Abdoulmoutalib poussa la porte accompagné de son fils Abou Talib.

- "Que les trois cents soixante dieux de la cité te protègent ma fille ! Qu’Allah particulièrement mette mon petit fils sous sa haute protection et le protège des envieux et des mal intentionnés !" dit-il d'un ton bourru qui contrastait avec la lueur de joie que ses yeux ne pouvaient dissimuler.

- Abou Talib, intimidé par la force du moment, répétait après lui en écho, comme à cours de mots propres à lui, en échangeant "petit fils" par "neveu". Il avait plus de mal à contrôler son émotion que son père. C’est qu’il aimait tant son petit frère Abdoullah! C’est lui qui lui avait appris à monter à cheval et à user de l'épée. Il lui avait appris aussi à faire des comptes. Il luttait pour retenir une larme rebelle. Un homme ne pleure pas et encore moins si c’est un fils de Abdoulmoutalib, noble des nobles, maître des maîtres de Makka!

Le patriarche parlait à sa belle-fille mais ses yeux étaient aimantés par le petit tas d'étoffe que sa femme tenait entre les mains. Fatéma prit des airs de louve prête à attaquer quiconque s'approcherait de son petit. Elle penchait son buste et s'arqueboutait comme pour protéger le précieux ballot des convoitises.

Abdoulmoutalib ne tint plus. Il oublia son statut de vénérable patriarche et se précipita d'un geste pathétique vers la chair de sa chair. Takafya eut un rire interne en voyant les deux époux se disputer le bébé flottant dans son sommeil innocent.

Elle se sentit gênée de voir le maître de Makka, le cœur à nu; lui, si distant et si viril d'habitude. Elle trouva le prétexte d'aller chercher Thouwayba pour allaiter l'enfant. Elle se pencha vers Amina, se chuchotèrent des secrets de femmes puis prit congé laissant la famille savourer l’instant. Amina lui dit d'une voix éprouvée de ne pas tarder. Aboutalib lui glissa dans la main quelques pièces d'or.

Abdoulmoutalib laissa alors libre cours à sa joie. Amina combattant la faiblesse, le regard fébrile, se régalait de cet enthousiasme qui la rassurait sur l’avenir de son fils. Elle eut un sourire fatigué. Abdoulmoutalib était si attendrissant avec sa longue barbe blanche et ses gestes maladroits de grand-père comblé!

Fatéma bint Amr regardait quant à elle mi-figue mi-raisin cet époux si peu démonstratif envers elle. C'était la première fois qu'elle le voyait aussi euphorique à la naissance d'un de ses descendants. Elle en fut intriguée et même un peu jalouse. Elle se trouva ridicule et se dit que Mohammad était aussi son fils à elle. Elle aurait peut-être eu raison de l’être si c’était Hala, la deuxième femme de son mari, ou l'une des nombreuses concubines,en était la grand-mère.

Abdoulmoutalib prit l'enfant dans ses bras avec des gestes d’une douceur insolite venant d'un corps aussi robuste et de mains aussi imposantes. Fatéma put voir sur son beau visage tanné par les vents arides du désert, une expression qu'elle ne lui vit jamais auparavant. On aurait dit que celui-ci, penché sur le petit Mohammad reflétait une lumière étrange.

Abou Talib, aussi interpellé que sa mère par cette irradiation soudaine, s'approcha de son père. Sa tête enturbannée bouscula celle de Abdoulmoutalib et leur souffle se mêla dans la contemplation béate du benjamin de leur grande famille.

Une bouffée de fierté envahit Amina s’ajoutant à celles que la fièvre lui faisait subir. La barbe noire et bien taillée du jeune-homme et son turban aussi sombre que celle-ci faisait un heureux effet avec le visage du vieil homme, auréolé de boucles argentées qui échappaient à son serre tête brun pour caresser ses larges épaules. Amina crut qu'elle faisait un de ses nombreux rêves de félicité comme elle en eut souvent durant sa grossesse.

Une rumeur mêlant des voix d’enfants à celles de femmes en liesse se fit entendre dans la ruelle sur laquelle donnaient les ouvertures de la chambre.

Les deux hommes se ressaisirent. Abdoulmoutalib ne put s’empêcher de déposer un baiser sur les lèvres pourpres du nourrisson qui, chatouillé par le poil dru de son grand-père éternua et se mit à gigoter. Son oncle le prit alors des mains du patriarche amusé et le remit à Fatéma, non sans avoir à son tour embrassé fougueusement son neveu. La petite créature se mit à geindre, réveillée par l’étreinte et par la faim.

Abdoulmoutalib eut à peine le temps de sortir une grosse bourse en tissu où tintaient des pièces d’argent pour la déposer au côté d’Amina, qu’une dizaine de femmes chargées de dons et d'enfants firent irruption. Abdoulmoutalib avait recouvré sa froideur de patriarche inaccessible. Il ajusta son turban, serra l’étoffe qui lui servait de ceinture et se prêta aux baisemains de certaines parmi les visiteuses. Il se contenta de jeter un regard indifférent aux autres et sortit avec majesté; Aboutalib sur ses pas, l’air naturellement princier, la tête haute .

Ils auraient voulu s’éterniser auprès de leur cher nouveau-venu mais ils ne voulaient point entraver les politesses et les rituels féminins. Amina devait se reposer et Le petit devait être allaité. Ce n’était pas vraiment la place des hommes, cette ambiance de maternité toute actuelle!

Silencieux, ils se dirigèrent vers la kaaba, encore sous l’effet magique de cette affection qu’ils portaient désormais dans leurs cœurs pour ce petit être solaire. L’odeur du tout nouveau-né, glanée dans leur baiser de tendresse, les enivrait plus encore que le meilleur vin de Makka; celui qu’ils buvaient dans la taverne d’Abousamra le boîteux.

Ils contournèrent les nombreuses idoles qui peuplaient la vallée. Abdoulmoutalib arriva à la place mythique où Abraham avait dressé la maison de son dieu. C’était une petite bâtisse au toit précaire et délabré que recouvrait du tissu kabati (copte) poussiéreux. Les quelques mecquois qui étaient près de ses murs s’écartèrent en reconnaissant Abdoulmoutalib.

Les deux hommes ressentaient le besoin de remercier la force occulte qui leur avait préservé une part de leur cher disparu. Il savait qu’Allah, le dieu d’Abraham était un dieu très puissant comme beaucoup d’arabes d’ailleurs. Abdoulmoutalib avait cependant vécu un fait qui ne lui laissait plus aucun doute.

Quelques mois auparavant, il avait reçu l’émissaire d’Abraha ''au nez coupé''. Il était venu lui annoncer que ce roi qu’un mecquois avait mis en grande colère en maculant d’excréments la kaaba qu’il avait construite en Abyssinie, allait sévir et détruire ce point de pèlerinage. Ce tyran voulait faire de sa propre cité le lieu central de toutes les pérégrinations de l’Arabie.

Abdoulmoutalib n’avait pas d’autre choix que de ruser pour tenter d’intimider l’envahisseur aux portes de Makka. Le sachant chrétien très pieux et craignant le dieu d’Abraham que sa religion reconnaissait, il tenta d’interpeller en lui sa foi. Non pas qu’il voulait abandonner la kaaba à ce despote mais que faire contre une armée invincible ? La nouvelle leur était parvenue qu’il avait des animaux plus imposants que trois chameaux et plus forts que mille Antar, ce guerrier arabe mythique.

Abdoulmoutalib fit en guise de réponse à cet émissaire déterminé que seule sa fortune le précoccupait. L’émissaire lui avait répliqué comme il le prévoyait: "je te parle de détruire la kaaba et tu me parles de tes sales chameaux. Tu es un piètre chef de tribu!". le patriarche lui avait alors répondu solennellement: "je ne suis maître que de mes chameaux! la kaaba a son maître, il la défendra".

Tout son corps frissonna à ces souvenirs où se mêlaient l’épreuve et la grâce. Quelles ne furent sa crainte et ses angoisses lorsque l’armée du "roi sans nez" fit son entrée au cœur de Makka malgré sa ruse ?

Tous croyaient que c’était la fin de la vocation de leur cité. Une fois la kaaba détruite, les koraychites n’avaient qu’à chercher une autre contrée pour s’y installer. Allaient-ils devenir la risée des poètes: la pire punition que les destins pouvaient prescrire à de fiers guerriers et à la tribu la plus noble ! Mieux valait s’enterrer vivants comme les filles indésirables que certains arabes tuaient à la naissance de cette façon.

A ces souvenirs, Abdoulmoutalib eut un regard appuyé vers le ciel où le soleil s’échauffait pour le zénith à venir. Il dit alors à son fils qui était plongé dans ses propres réflexions, le front posé sur les pierres de la kaaba, le visage encore irradiant du bonheur d’avoir serré une partie de son frère tant aimé dans ses bras :

"Tu sais, mon fils ! Je vais t’avouer une chose !"

Abou talib en fils révérencieux écouta son père avec grande attention en ouvrant grands ses yeux très noirs de Hachémite:

- "oui, père !"

- "Tu sais lorsque la terreur s’était saisie de nous, alors que la terre de Makka tremblait sous les pattes des montures de l’armée d’Abraha?! J’ai fait un vœu! Je ne croyais pas vraiment que le dieu de la kaaba allait intervenir!"

Aboutalib regarda son père, l’air étonné :

- "je croyais, père que c’était une certitude !"

Abdoulmoutalib secoua sa tête de lion à la crinière argentée, émouvant dans son attitude d’humilité et reprit d’une narration marquée de silences :

- "Non, je n’y croyais pas trop… J’ai envisagé le pire ! J’ai alors fait une prière… qui venait du fond de mon cœur… Je n’ai jamais été si sincère avec aucune des divinités… J’ai prié… Allah, le dieu d’Abraham !"

- "Qu’as-tu demandé ô vénérable père ?"

Abdoulmoutalib eut une hésitation et regarda autour de lui de crainte que quelqu’un l’entendît et ne pensât de lui qu’il radotait. Depuis qu’il avait senti ce petit corps chaud entre ses mains et qu’il avait cueilli cette senteur de jasmin d’un autre monde sur les lèvres du bébé, il avait ce besoin de parler de son vœu :

- "J’ai demandé à Allah de me donner un signe… si... le Prophète… dont parlent les juifs et les chrétiens... est entre nous. Je lui ai dit… si ce Prophète est un Hachémite, alors qu’il envoie du secours à son clan".

Aboutalib était abasourdi ! son père continua :

- "A ce moment précis, Le ciel s’était noirci et les mystérieux oiseux survolèrent notre cité. Chaque mecquois avait pu voir cette nuée de volatiles surgis de nulle part survoler leur maison. Les cris de l’armée du "sans-nez" nous parvenaient jusqu’au fond de nos demeures. Lorsque le silence régna, je sortis ainsi que tous comme tu le sais et nous découvrîmes les soldats qui restaient de l’armée en fuite, dévisagés par un mal inconnu".

Abdoulmoutalib était en sueur.

D’un air embarrassé, il tourna son visage vers son fils, le fixa un instant puis se décida à poser la question qui le taraudait depuis que ses yeux se posèrent sur le fils de son fils disparu :

- "l’enfant de… Abdoullah ! Serait-ce lui ? Serait-ce le Prophète espéré ?"

Aboutalib fut pris d’un frisson malgré le soleil de Makka. Au lieu de répondre à l’interrogation de son père, il ne sut pas pourquoi, il éclata d’un violent sanglot.


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 Sujet du message: Re: La naissance du Prophète
MessagePosté: Ven 12 Mar 2010 18:32 
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"Chapitre IV : Halima


Le grand souk de Makka était envahi de poussière et de bédouins. Quelques dromadaires habitués aux horizons infinis, blatéraient à qui mieux-mieux dans cet espace surpeuplé qui contraignait leurs mouvements.

Thouwayba se frayait un chemin tant bien que mal entre les cercles formés autour des marchands aux étalages colorés.

Un groupe d’hommes vociférant autour d’un marchand d’esclaves, se disputaient les enchères d’une esclave à la peau très blanche. Plus loin, un marchand d’étoffes peinait à les arracher des mains des jeunes mecquoises friandes des tissus yéménites. Elles les mettaient à même leurs bras pour en voir l’effet sur leur carnation. Thouwayba aurait voulu les admirer de près et peut-être même en aurait-elle acheté. Elle avait mis un peu d’argent de côté mais le temps lui manquait. Elle cherchait une nourrice pour le petit Mohammad.

A l’évocation de ce petit être, elle sentit son cœur se remplir de reconnaissance.

Cet enfant sans le savoir, avait fait pour elle, ce dont elle ne rêvait même pas.

Lorsqu’elle annonça sa naissance à son maître Abdoulouzza, celui-ci l’avait affranchie. Non pas qu’il ait été joyeux comme les autres oncles de Mohammad mais il était soulagé que ce soit un garçon.

Sous l’influence de Arwa, il était devenu si différent des autres enfants de Abdoulmoutalib. Elle avait entendu souvent sa femme lui siffler à l’oreille que si Amina avait une fille, il faudrait l’enterrer parce qu’une orpheline ne peut que souiller l’honneur de la famille plus tard.

Thouawyba avait souvent prié les dieux de la cité pour épargner à Amina, cette femme de cœur, les méchancetés de sa belle-sœur. Abdoulouzza était tellement soumis à l’influence de cette mégère, qu’il était capable d’exécuter cette sentence, ne serait-ce qu’en cachette.

Cette femme aurait jubilé de voir Amina souffrir la perte de son enfant comme elle le fit d’ailleurs le jour de la mort de Abdoullah. Elle évita soigneusement de se mettre de la cendre sur la tête et de se frapper les joues comme les autres femmes lorsque la nouvelle arriva. Elle faisait semblant de sangloter lorsque Fatéma, sa belle-mère, et ses filles s’attardaient à la dévisager.

Thouwayba marchait, grisée par son statut de femme libre.

Il y a quelques jours, la pauvre Amina dont la santé se détériorait de jour en jour, n’eut plus aucune goutte de lait à donner à son bébé. Thouwayba avait pris sa relève mais malgré son lait abondant elle n’arrivait pas à nourrir correctement trois nourrissons à la fois.

Abdoullah l’enfant de Abdoulassad et Masrouh son propre fils ne laissaient au bébé d’Amina que peu de sa substance vitale.

Abdoulmoutalib s’était chargé de la jeune veuve et de son bébé. C’est lui qui, aujourd’hui, lui a ordonné de chercher une nourrice pour l'enfant. Il a décidé de le placer dans une famille bédouine dans les environs de la cité comme il est de coutume chez les familles riches de Makka. Les montagnes qui entourent la vallée empêchent les nuages de poussière de s’échapper et rendent l’air tellement vicié que les enfants en souffrent souvent s'ils n’en meurent pas. Il a jugé que le petit ne grandissait pas assez bien. Son père, à son âge, était beaucoup plus robuste.

Amina a beaucoup pleuré mais elle finit par se plier à la volonté du dieu de la kaaba auquel elle avait voué son fils.

Thouwayba avançait sous le soleil brûlant. Elle avait acquis des sandales en cuir de chèvre et en était très heureuse. C’était la première marque de son ascension sociale.

Depuis qu’elle était affranchie, elle faisait de menus travaux auprès des dames nobles de Makka qui appréciaient son savoir-faire et la payaient généreusement. Ainsi, elle avait pu s’acheter aussi un peu de tissu pour se confectionner une robe décente comme celles des femmes libres. Elle pouvait à présent cacher ses mollets très maigres et sa poitrine que l’allaitement gonflait à outrance. Elle n'en était pas peu fière de cette acquisition merveilleuse mais restait amère cependant, voyant comment les regards avaient changé envers elle. Elle se dit que ce monde était trop influencé par les apparences et combien elle le trouvait cruel !

Malgré sa liberté toute fraîche, elle continuait à rêver d’un libérateur qui viendrait sortir de l’esclavage ses frères et ses sœurs encore dans les fers de cette cité sans pitié pour ses semblables.

Elle avait entendu dans une halka, des troubadours qui racontaient l’histoire de cet esclave roumi qui avait réussi à libérer ses frères dans le pays des Roum.

Elle avait aussi entendu des voisins juifs parler en hébreu d’un messager de Iahvé, leur dieu, qui viendrait libérer son peuple comme Moïse l’avait fait pour eux. Elle avait appris leur dialecte sur le tas mais ils ne s’en doutaient pas. Ils disaient que c’était écrit dans leur mystérieux Livre. Jamais personne ne sut qu’elle connaissait la langue des juifs. C’était son petit secret bien à elle.

Plongée dans ses rêveries malgré les bruits étourdissants du souk, elle arriva devant une rangée de femmes assises, le dos au mur d’une bâtisse lézardée. Elle reconnut quelques riches mecquois qui se penchaient vers elles, en grande discussion. La vingtaine de bédouines avaient ces gestes typiques auxquels on reconnaissait leur vocation. Elles avaient toutes des échancrures agencées de telle sorte à suggérer la proéminence de leurs poitrines gonflées de lait. Elles se faisaient concurrence ainsi de façon discrète.

Thouwayba se dirigea vers elles

Le marchandage battait son plein. Certaines semblaient avoir déjà conclu des accords avec les parents des nourrissons ou leurs émissaires. Il y avait foule.

Elle attendit son tour, en profitant pour admirer ses belles sandales achetées à Rachal, la fille de Moshe, le cordonnier. Elles étaient un peu usées mais cela la changeait bien des morsures que le sable brûlant infligea longtemps à ses pauvres pieds. Elle voulut remercier les dieux mais ne savait pas lequel l’avait libérée de maîtres aussi cruels et avares.

Quelle divinité parmi ces centaines avait fait qu’elle, la petite négresse aux joues striées, marchât autrement que pieds nus; libre et n’ayant de compte à rendre à personne?

Lorsqu’elle leva les yeux, son regard rencontra la statue géante de la déesse Manate qui dominait la vallée ainsi que celles de Ouzza et de Late. Les yeux exorbités de celle-ci lui donnèrent la chair de poule et ses cheveux hirsutes lui rappelèrent ceux d’Arwa. Au souvenir de sa maîtresse et de ses cheveux toujours en bataille malgré les onguents chèrement négociés, elle faillit éclater de rire. Mais Manate la regardait fixement. Elle lui adressa une prière et d’un signe de la main lui exprima soumission et respect. Elle s’esclaffait dans son for intérieur en priant que la déesse ne s’en offusqua pas !

Lorsque la file des demandeurs de nourrices s’atténua, elle choisit parmi les femmes, celle qui lui sembla la plus jeune. Elle jaugea ses joues roses, sa poitrine généreuse, ses bras robustes, tous ces indices de bonne santé et s’accroupit devant elle. D'un grand sourire éclatant de blancheur dessiné sur ses lèvres charnues, elle s'essaya:

- ‘’Combien tu demandes pour allaiter notre petit ?’’

La jeune-femme la scruta à son tour et dit d’un air dédaigneux :

- ‘’Ton petit à toi !! Vas-t-en négresse ! Tu n’es qu’une esclave ! Que pourrais-tu me donner?

Vexée, Thouwayba ne prit même pas la peine de lui expliquer. Elle ramassa son sourire et s’en alla s’accroupir devant une autre nourrice qui sentait bon la maternité:

- ‘’Que les dieux de la cité te protègent, ô femme venue du désert plein de santé; veux-tu allaiter le petit-fils de Abdoulmoutalib, maître de Makka?‘’ dit Thouwayba, usant de toute son adresse.

Elle reçut la réponse à sa tentative de charme, comme une gifle :

- ‘’L’orphelin des béni Hachim? non, non, négresse sans cervelle. Tu es pauvre toi aussi et tu sais ce qui nous amène! Nous voulons de l’argent certes mais aussi un lien durable qui puisse nous garantir des faveurs à venir pour nos enfants. Qu’est ce que pourrait nous apporter l’enfant d’une veuve. Abdoulmoutalib est sur la dernière pente de la vie! Et après? C’est toi, pauvre bougresse qui va me garantir mon gagne-pain? De plus, les nobles de Makka en quête de nourrices vont me fuir, ne voulant pas mêler leur sang à celui d’un orphelin, quelque Hachémite qu’il soit! Passe ta route ma pauvre! Ce n’est même pas un héritier. Son père était plus pauvre que nous’’.

Thouwayba n’eut pas le temps d’aller vers les autres bédouines que celle-ci éleva la voix se faisant entendre:

- ''Hein, femmes? Nous ne pouvons pas nous risquer à prendre des orphelins?! Il nous faut des garanties et ce n’est pas une veuve malade qui va nous les donner et encore moins un grand-père sur les pentes de la mort! C’est un métier très dure mon amie. Passe ton chemin. Nourris le au lait de chamelle et sors-le tous les sept jours aux alentours de Makka. Hep mes chéries! Attention, c’est le fils de Amina, la veuve des béni Hachim qui n’a pas un sou!’’.

La rangée de femmes se mit à jacasser et à rire. La nouvelle de l’orphelin des béni Hachim circula entre les chercheuses de bébés. Thouwayba pria Manate et Late et Ouzza de pulvériser cette maudite bédouine à la langue aussi fourchue que son apparence était rassurante.

Elle fit le tour des nourrices mais les visages se fermaient un à un. La plupart d’entre elles se dispersaient déjà pour aller chercher les bambins avec les parents desquels elles avaient conclu leur marché.

Thouwayba sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle aimait tellement le petit Mohammad!

Elle se dit que voilà un autre petit être qui n’avait pas de chance! Dépitée, elle s’assit, dos au même mur à l’ombre duquel il n’y avait plus personne. Les bédouines s’étaient toutes envolées comme une nuée de pigeons rassasiés de grains.

Elle réfléchit à ce qu’elle pouvait faire pour son petit protégé. Elle pensa à une de ses cousines qui habitaient les environs. Elle avait une ribambelle d’enfants mais elle pouvait très bien ajouter le petit hachémite.

Des centaines de pieds allaient et venaient soulevant un fin brouillard de sable dont elle se protégea en tirant un pan de son serre-tête sur sa bouche et ses larges narines. Ses yeux brillant d’intelligence semblaient chercher dans ce tohu-bohu une solution à son problème. Elle n’était pas très convaincue. Sa cousine était trop irascible et son mari ne connaissait pas la sobriété. Non, le petit Mohammad méritait mieux. Il n’avait que deux mois et elle sentait en lui une telle douceur de caractère et une telle sensibilité. Il n’aimait pas les éclats de voix et lui-même ne criait que très peu.

Ses yeux allaient de droite à gauche puis de gauche à droite, tournant dans leurs orbites bien marquées, suivant le rythme endiablé des passants. Elle s’apprêtait à se lever pour revenir bredouille annoncer à Abdoulmoutalib son échec, lorsque deux pieds nus et rêches s’arrêtèrent devant elle.

Thouwayba leva doucement le regard. Une jeune-femme au visage ridé avant l'heure, lui souriait timidement. Thouwayba, de bonne nature, lui rendit son sourire tout en se levant.

Elle crut que c’était une mendiante et se sentit flattée. Son apparence pouvait donc laisser penser qu’elle avait assez d'argent pour en donner!

Elle ne pouvait, hélas, pas se le permettre mais elle prit un quignon de pain et quelques dattes qu'elle avait sur elle et les lui tendit. Elle prenait toujours sur elle, cette modeste pitance pour contrer les tiraillements de la faim que l’allaitement provoquait. Son cœur fut plus grand que tout. Elle avait grandi dans le partage et la solidarité que sa condition exigeait. Ce fut un geste presque naturel.

La jeune-femme au visage triste malgré son sourire, en sembla offusquée. Elle poussa doucement la main généreuse de Thouwayba et baissa les yeux, hésitant à lui dire sa requête:

- ‘’Je suis Halima de la tribu des béni Saad. Je n’ai pas trouvé de nourrisson à allaiter. Je veux bien prendre le petit orphelin!’’

Thouwayba eut un geste de surprise!

Elle regarda la bédouine de la tête aux pieds. Ses joues étaient creuses et départies de toute couleur. Son cou fin reposait sur des épaules anguleuses sur lesquelles de maigres nattes pendaient pathétiquement. Son décolleté annonçait une aridité qui ne pouvait échapper à l’œil averti de la fine Thouwayba, elle-même, nourrice plusieurs années de suite.

Elle faillit tourner le dos à son interlocutrice lorsque le regard de celle-ci exprima une tristesse infinie qui toucha profondément le cœur de Thouwayba. La bédouine retint sa main d’un geste très doux malgré ses mains craquelées par le travail des champs:

"Ma sœur, dit-elle d’une voix qui finit de rassurer Thouwayba sur le caractère de cette humble femme. S’il te plaît donne moi cette chance! Personne n’a voulu de moi et personne n’a voulu du petit hachémite orphelin. C’est un signe des dieux?! non? S’il te plaît, je saurai être une mère aimante. Le lait est un mystère des divinités. Qui sait? Peut-être que j’en aurai assez pour lui. Je promets de lui donner en premier la tétée. Je le jure devant ces dieux qui nous sont témoins et sur la tête de mes enfants. S’il te plaît !... ma sœur!’’

Thouwayba hésita. Ne se disait-elle pas, il y a quelques instants que le monde se fiait trop aux apparences!? De plus, Joumana, la vieille esclave, lui avait dit avoir vu des nourrices avec des mamelles vides comme des outres sans eau, nourrir par la grâce des dieux, comme jamais d’autres, bien dodues, ne l’avaient fait.

Thouwayba regarda intensément Halima dans les yeux comme si elle allait y détecter un mystère ou une réponse à ses questions secrètes. Quelque chose d’indéfinissable lui dit que le petit Mohammad serait entre de bonnes mains avec cette femme des béni Saad. Elle avait une bonté dans le regard qui fit fondre les dernières hésitations de Thouwayba.

Elle fit signe à Halima de béni Saad de la suivre. Celle-ci, le sourire au lèvre lui emboîta le pas...



A suivre..."

http://www.nadiayassine.net/fr/#article,13,174,387,


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 Sujet du message: Re: La naissance du Prophète
MessagePosté: Lun 3 Mai 2010 23:13 
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Chapitre V : Ouverture du coeur


Le soleil écrasait de sa chaleur la plaine où une petite oasis malmenée résistait tant bien que mal à ses dards. Halima servait de l’eau où avaient macéré des dattes toute la nuit pour rafraîchir ses deux voisines venues passer quelques moments avec elle. Elle ne cessait de raconter depuis trois ans le miracle qu’elle avait vécu en ramenant l’orphelin hachémite. Encore une fois, ses visiteuses l’écoutaient avec intérêt. Cela était devenu une sorte de rituel chez les béni Saad. L’histoire du petit orphelin hachémite s’était rajoutée aux contes que les bédouins avaient l’habitude se relater. Celui-ci avait cependant le privilège d’être contemporain et avait eu de nombreux témoins.

Halima leur racontait comment elle était revenue, le serrant sur sa poitrine tarie, se demandant comment elle allait assurer son allaitement. Elle réfléchissait à mille et une manières de trouver un substitut à son lait s’il venait à lui manquer. Elle avait quelques chèvres et une chamelle mais leurs pis étaient aussi flasques qu’une outre vide. La sécheresse sévissait depuis quelques années et tout le village en souffrait. Al Harith, son mari prévenant, la rassurait au rythme des pas de l’ânesse blanche qu’elle montait avec le nourrisson dans les bras. Il lui disait qu’un vieux sage de la tribu lui avait certifié que les dieux protégeaient les orphelins et que la baraka les suivait là où ils allaient.

Halima l’écoutait sans trop croire à son histoire. Elle regardait son visage en sueur amaigri par le manque de tout, avec un serrement de cœur. Elle leva alors un pan de son long châle dont elle protégeait sa précieuse charge du soleil impitoyable. Elle avait comme un espoir de lire sur le visage de l’enfant un signe des dieux pour sa famille en difficulté.

Anissa, sa nouvelle-née, avec laquelle le petit allait partager son peu de lait était chétive et de petite santé. Elle l’avait laissée à une cousine très généreuse qui avait accepté de la prendre pour deux journées. Elle se demandait comment elle assurerait l’allaitement des deux bébé.

Le nourrisson hachémite ramolli par la chaleur dormait, les petits poings fermés, le sourire innocent. Halima semblait le voir pour la première fois. Jamais, elle n’avait trouvé un bébé aussi parfait. Elle ne pouvait plus détacher ses yeux de lui. Celui-ci fut comme réveillé par ce flux de tendresse naissante. Il ouvrit grands ses immenses yeux cernés de cils interminables; la marque de tout hachémite et les fixa sur le visage de Halima.

Une chose étrange alors se produisit en elle. Tout son corps frissonna et se remplit d’une énergie indescriptible. Une onde inconnue parcourut son être des talons jusqu’à l’échine. Elle sentit La sève nourricière sourdre de ses entrailles et monter vers sa poitrine qui se remplit du liquide vital. Elle n’eut pas le temps de donner le sein au petit que ce fut son lait maternel qui chercha les lèvres du nourrisson, inondant sa petite bouche ouverte à s’en déverser sur ses joues. Après quelques gorgées bien riches, il fut rassasié. Le flot n’en continua pas moins à gonfler la poitrine de Halima. Il coulait comme une source d’amour que chaque battement de son cœur semblait alimenter.

Lorsqu’elle le ramena dans son clan, la nature sembla revivre sous ses pas. Elle n’eut pas le temps de le déposer aux côtés d’Anissa que la pluie commença à tomber.

Ainsi, chaque jour, sa certitude de la particularité de ce bébé s’affirmait. Le village entier remarqua que son bétail était repu, que ses enfants ne manquaient plus de lait, que ces palmiers produisaient plus de dattes. Mohammad lui aussi poussait à vue d’œil. Il était si robuste et si éveillé que tout le village s’en trouva émerveillé.

Halima racontait encore une fois à ses voisines tous ces petits miracles. Joudama, son aînée l’interrompait de temps en temps pour lui poser des questions ou lui rapporter des paroles de son père qui grattait le sol aride essayant de planter quelques graines. Elle était fière de sa petite fille de sept ans qui avait, grâce à cette baraka poussé très vite. Elle était grande, bien faite et ses joues avaient la couleur d’un soleil levant. Elle ne fut pas peu fière d’annoncer à ses visiteuses que son père l’avait fiancée à son cousin. Dans quelques années leur promit-elle, elles pourraient boire du lait de chamelle au foyer de sa petite fille chérie. Elle leur vanta sa sagesse et son endurance et leur raconta comment le petit Mohammad l’avait mordue jusqu’au sang à l’épaule alors qu’elle le portait sur son dos. Elle ordonna à Joudama de s’approcher et leur montra les marques profondes de petites dents bien rangées, tatouées à tout jamais dans sa chair.

Halima leur assura qu’elle n’avait pas émis un seul cri alors qu’elle remplissait de cendre les petits trous maculés de sang qui marqueront à jamais l'épaule de de la fillette. Les voisines furent impressionnées. L’une des deux reprocha à Halima de ne pas avoir préservé Joudama pour son fils Himar. Elle pensait qu’une fille d’une telle endurance serait une excellente épouse de bédouin et une mère parfaite.

Halima esquiva cette discussion pour ne pas blesser sa voisine en leur disant l’inquiétude qu’un évènement récent suscita en elle. Quelques jours auparavant, des marchands chrétiens venus d’Ethiopie furent comme aimantés par son protégé. Elle était allée vendre quelques œufs dans un souk hebdomadaire qui se tenait à quelques lieux du village. Le petit Mohammad qu’elle avait à demi-dévêtu par la grande chaleur qui régnait ce jour là, était assis à côté d’elle à jouer avec ses osselets. L’un d’eux s’approcha de lui et scruta la marque de naissance qu’il avait sur le dos. Ils lui posèrent alors beaucoup de questions et finirent par lui proposer de lui acheter le petit.

"Je ne vous cache pas la peur que je ressentis, leur dit-elle, Je me disais que ce serait un malheur si ils s’entêtaient à vouloir le prendre de force. Heureusement les hommes de ma tribu étaient nombreux et je finis par rentrer en sécurité en leur compagnie. Je ne sais pas ce qui m’arrive mais depuis la venue de l’orphelin, des choses étranges se succèdent dans notre vie. Qu’ont-ils bien pu voir en lui ? les dieux seuls sont capables de répondre. J’ai failli le rendre à sa famille mais je n’en ai pas eu le courage. Mon cœur s’est attaché à cet enfant. Je voudrais le garder jusqu’à la fin des jours".

A ces mots, des cris aigues se firent entendre et une nuée de gamins s’engouffrèrent dans la petite pièce. Les femmes, terrorisées, essayèrent de les calmer pour comprendre ce qui se passait. Joudama qui les dominait tous d’une tête était accourue, l’air hagard. Les gamins excités parlaient tous à la fois et gesticualaient dans tous les sens. Halima qui essayait tout d’abord de comprendre blêmit ! Mohammad n’était pas parmi eux ! Elle comprit qu’un malheur lui était arrivé.

Elle appela de tous ses poumons à l’aide son mari alors qu’elle volait au secours de l’enfant absent. Elle se dirigea vers le puits pensant qu’il y était tombé. Son cœur faillit s’arrêter lorsqu’après une course effrénée dans la direction de l’enclos où les enfants aimaient jouer, elle le vit gisant sur le sable, inanimé. Elle se mit à se lacérer les joues avec ses ongles en criant de façon hystérique.

Essoufflé, son mari la rejoignit ainsi que la ribambelle d’enfants qui piaillaient et se débattaient autour du petit corps. Halima le prit dans ses bras dans un élan désespéré. Elle le serra sur son cœur et entama la litanie d’usage des femmes de sa tribu qui perdaient un être cher. Al Harith, désarçonné, lui intimait l’ordre de se taire. Affolé, il lui arracha l’enfant des bras, le serra un moment dans les siens, trahissant un sentiment qu’il gardait pour lui jusqu’à ce moment. Puis, il reposa doucement le corps du petit sur le sable brûlant. La larme au bord des yeux, ils scruta le visage de l’enfant. Mohammad était livide. Ses sourcils en arcs très noirs contrastaient terriblement avec la blancheur des lèvres où il ne restait plus aucune goutte de sang. Ses beaux cils recourbés allaient frôler une naissance de joue aussi limpide que du marbre.

Al Harith sous les explications confuses de Abdoullah son fils souleva la petite tunique de Mohammad pour vérifier s’il n’était pas blessé quelque part. Rien ne semblait indiquer qu’une maltraitance lui fut infligée. Il toucha les mains de l’enfant. Elles étaient glacées. Il posa sa tête sur son cœur et faillit se rendre à l’évidence de la mort du petit Hachémite lorsque celui-ci ouvrit les yeux.

Plus effrayé encore que ceux qui l’entouraient, le petit eut le geste de tout enfant normal. Il réclama sa mère puis se jeta dans ses bras. Halima qui pleurait encore à chaudes larmes le couvrit de baisers. Le visage dans le cou de celle-ci, il répétait que deux hommes lui avaient ouvert le ventre et avaient pris son cœur pour le laver. Halima essayait d’un geste discret d’étouffer ses racontars en le serrant très fort. Elle ne voulait pas que son mari et ses voisines entende les délires de Mohammad. Le petit Abdoullah se mit alors à donner maintes précisions. Les enfants revenus au calme témoignèrent un à un de ce qu’ils avaient vu.

Le visage de Al Harith se crispait à mesure que les enfants relataient cette histoire étrange d’hommes venus ouvrir la poitrine de Mohammad. Il eut tôt fait de jouer son rôle de chef de famille. Il décréta d’un air solennel que l’enfant serait restitué dès le lendemain à sa famille. Halima reconnut en cette décision un ordre irrévocable qu’il était vain de contrer. Al Harith avait déjà émis ses craintes lors de son retour du souk, lorsqu’elle lui conta la rencontre avec les éthiopiens décidés à acheter leur protégé. Il ne voulait pas avoir sur le dos les oncles de l’enfant, surtout Abdou al Ouzza qui était capable de toutes les méchancetés.

Plus tard, Les deux voisines mêlèrent leurs pleurs à ceux de Halima qui plia par amour pour le petit. Elle aussi craignait pour sa vie. Sans pouvoir se l’expliquer, elle sentait que ce petit être avait une stature qui la dépassait et un destin hors du commun. Elle savait d’instinct que ses épaules de pauvre bédouine des béni Saad ne pouvait supporter une telle chose. Le lendemain, ils le rendraient à sa mère.

Lorsqu’ils arrivèrent à Makka, quelle ne fut la surprise d’Amina de les voir ! Elle était restée figée devant son enfant que seul Abou Talib visitait de temps à autre. Longtemps sans voix, elle se contentait de le contempler, hésitant à aller vers lui, de crainte de briser la magie de l’instant. Mohammad se tenait blotti contre la jambe de Halima, à demi caché par son long serre-tête qui flottait jusqu’à terre.

Il regardait d’un œil inquiet, une petite moue pitoyable sur sa bouche vermeil, cette femme qu’il n’avait jamais vue et qui lui souriait béatement. Il scruta les détails de son visage, le grain de sa peau laiteuse, observa ses bijoux en argent, suivit des yeux sa longue chevelure noire tressée élégamment, regarda ses sandales.

Inquiet, son regard fit le tour de la petite pièce et revint vers Amina. Il serra alors très fort la main moite de Halima. D’une grande intelligence, il avait compris qu’un évènement majeur se préparait. Amina, émue ne se retint plus. Elle se précipita vers lui, s’agenouilla et le serra très fort contre elle. Elle respira ses boucles noires, tâta ses bras, toucha ses épaules, comme prise par une folie soudaine. Mohammad la laissa faire mais sur son visage se dessinait un profond désarroi. Il retenait comme à son habitude ses larmes. Halima qui le connaissait très bien en eut le cœur brisé.

Amina essaya de l’amadouer en lui tendant quelques dattes mêlées aux grains d’anis. Rien n’y fit ! Il s’agrippait à sa nourrice. Celle-ci dut se faire violence. Elle arracha des bras de son petit le pan de son étoffe et sortit en trombe alors que Baraka le volait à cet instant douloureux. Amina ne supporta pas cette scène trop triste. Elle s’affala sur le sable battue de la petite pièce alors que la voix de Baraka se mêlait aux sanglots déchirants de Mohammad qu’elle sortait de la pièce, gigotant de toutes ses forces.

Halima quant à elle tourna comme une feuille morte dans les vents de sa tourmente. La tristesse l’avait envahie. Elle ne savait plus comment retrouver une maison où le sourire ensoleillé de son petit hachémite n’était plus. Elle ne sentirait plus les petits bras autour de son cou lorsque submergée par les lourdeurs de la vie, il venait à elle, plein de tendresse, lui prodiguer de la douceur dont seul, il était capable. Elle ne sentirait plus cette odeur de jasmin qui émanait de son haleine et qui parfumait ses mots aussi odorant qu’un baume pour son cœur. Il savait lui parler comme s’il était une sagesse faite enfant.

Halima traîna ainsi pendant une journée entière dans les ruelles de Makka puis s’en retourna rencontrer Amina en cachette de son enfant. Celle-ci avait envoyé Mohammad que Baraka avait réussi à calmer chez son grand-père Abdulmoutalib. Elle interrogea Halima sur la raison de la restitution précoce de son fils. Halima essaya de tergiverser mais finit par lui raconter l’évènement qui effraya son mari. Elle lui expliqua :

"Chère et noble Amina, Al Harith pense que le petit est touché par les forces obscures... moi je ne pense pas que... "Amina ne laissa pas le temps à Halima de finir ses explications. Son sang n’avait fait qu’un tour dans ses veines. Elle lui répondit d’un ton ferme, le visage transformé par l’émotion :

- "Que veux-tu dire, bédouine ? Que mon fils est touché par les djinns !?"

Elle s’approcha de Halima, lui prit la main et la posa sur son ventre en articulant ses phrases et en les martelant :

- "Depuis que ces entrailles l’ont porté, j’ai eu, jour après jour, nuit après nuit, des certitudes très claires. Mon fils est protégé par la Lumière et non pas par les forces obscures. J’ai eu des messages qui n’avaient qu’un sens. Mon fils est un être unique ! Un être solaire ! M’entends-tu ? Sais-tu femme, que je n’ai eu ni les lourdeurs de l’attente, ni les déchirements d’un accouchement normal ! Mohammad était plus léger qu’une plume dans mon ventre et à sa naissance, une lumière m’aveugla ainsi que la sage-femme. Nous avons vu ce jour là; de nos yeux, de ces yeux que tu vois...".

Soudainement Amina se tut. Elle ne voulut point répandre les secrets de cette aube unique où naquit son fils de crainte de susciter des ragots comme celui dont venait de lui faire part Halima. Les ragots ne pardonnaient pas et les poètes étaient à l’affût de ceux-ci pour pourrir les vies de leurs victimes.

Halima dépitée et confuse demanda pardon à Amina de l’avoir blessée. Puis, les deux femmes restèrent un moment silencieuses mais un échange tumultueux se fit entre leurs regards croisés. Eprouvées, toutes les deux dans leur chair et leurs cœur, elles s’enlacèrent dans un sanglot commun. Le même amour les unissait pour l’éternité.

Lorsqu’elles se reprirent, Halima supplia Amina de lui indiquer un autre nourrisson à ramener avec elle dans sa maison vide de lumière. Elle ne pensa pas un moment à son besoin d’argent mais bien à cette béance qu’elle portait désormais dans son cœur déchiré de mère nourricière d'un enfant chéri qui ne sentira plus jamais la chaleur de son corps, ne verra plus d’étincelle dans ses yeux, n’entendra plus sa voix l’appeler du doux nom de "oummi".

Amina lui apprit que le fils de son beau frère du même prénom que son mari al Harrith avait un bambin à mettre en nourrice. Halima lui embrassa sa main et sortit le cœur alourdi de chagrin et les mains chargés des dons de Amina. Elle disparut dans la nuit claire de Makka, âme en peine traînant le lourd fardeau de l’absence...



A suivre…


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 Sujet du message: Re: La naissance du Prophète
MessagePosté: Lun 3 Mai 2010 23:15 
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Chapitre VI : Seul au monde

Amina la tête bien calée sur les genoux de Baraka réclama de l’eau. Hala qui rafraîchissait son front avait le visage fermé. Les étoiles luisaient tristement au dessus des trois femmes comme des larmes de diamants. Baraka était désemparée. Son visage noir et racé était décomposé par l’angoisse. Elle lui égoutta un peu d’eau dans sa bouche aux lèvres congestionnées par la fièvre. Elle était très attachée à sa maîtresse qui la traitait comme sa propre fille. Lorsqu’Amina réclama Mohammad elle comprit que la fin était proche et se mit à gémir. Hala lui fit signe de se taire en mettant un doigt devant sa bouche et son menton tatoué des marques de sa tribu et de celle de Amina : les béni Zahra. Elle balbutiait quant à elle quelques prières dont on entendait de temps à autres des noms de différents dieux. Toutes deux étaient écrasées par ce moment douloureux. Toutes deux étaient impuissantes devant le pouvoir de la mort. Amina allait partir en plein désert et elles ne pouvaient rien pour elle à part la pleurer et se lamenter…

Baraka levait les yeux au ciel comme pour avoir une réponse sur l’absurdité de cette vie. Quel en est le sens ? Aime-t-on comme cela des êtres et les perd-t-on pour toujours ? Elle se sentait perdue devant les lendemains sans sa douce maîtresse. Son désarroi augmenta lorsque la voix de Mohammad que Abdoulmoutalib tenait un peu plus loin de la tente afin de lui épargner les affres de sa mères, lui parvint. Pauvre petit Mohammad! Le sort s’acharnait sur lui pensa Baraka. Depuis le jour de sa naissance, son âme s’était attachée à lui. Elle pleurait déjà pour la peine qu’il allait subir dans quelques moments lorsque sa mère adorée ne sera plus !

Amina avait non seulement récupéré son enfant mais elle avait aussi voué ses jours, ses nuits et chaque seconde de sa vie à capturer son cœur. Elle passait son temps depuis trois ans à le gâter et à le combler d’affection et d’attention. Baraka avait été ravie de revoir le sourire de sa maîtresse égayer son magnifique visage et dessiner des fossettes sur ses joues. Mohammad avait ramené la vie à la maisonnée et ses cris d’enfants faisaient le bonheur de tous.

Amina s’était appliquée à rattacher Mohammad à ses racines pour semer en lui la fierté d’avoir une lignée des plus nobles du côté de sa mère aussi, mais surtout pour lui trouver plus de protecteurs. Elle le préparait ainsi au statut d’orphelin, très lourd à porter dans une tradition où l’appartenance au clan est une religion. C’était comme si sa filiation aux béni Hachim était rompue quelque part par l’absence du père. Son fils serait une proie facile pour les rudesses des mœurs en n’ayant pas la protection de son géniteur. Il était comme un petit oiseau livré à la cruauté du soleil brûlant.

Bien sûr, il y avait Chayba, son grand-père, celui que toute la tribu appelait Abdoulmoutalib mais il était très vieux. Il lui rendait visite tous les jours et le couvrait de dons. Hala qu’il avait épousé en deuxième noce, le même jour du mariage de Abdoullah avec Amina et qui était sa propre cousine à elle, l’adorait. Il avait le même âge que Hamza, son fils avec lequel il partageait les jeux, les habits et les moments privilégiés.

Mohammad était toujours très heureux de retrouver ce petit oncle qui était aussi son frère de lait et son cousin. Halima sa nourrice l’avait laissé une journée chez la nourrice de Hamza, elle aussi une "saadia" (une femme des béni saad) et ils avaient partagé le même sein du lever du soleil jusqu’à son coucher. Tous ces liens tissés pas le lait et par la chair avec son clan apaisait Amina. Plus il y en avait, plus son fils serait à l’abri des malheurs de cette vie.

Amina se rassurait aussi en se disant que Abou Talib, le seul frère par les deux parents de Abdoullah aimait profondément son neveu. Elle faisait ainsi souvent le compte des cœurs qui gravitaient autour de son enfant et qui pourraient lui être utiles si son grand-père venait à mourir.

Elle avait décidé cependant de l’emmener voir sa propre tribu il y a un mois de cela. Il devait apprendre que du côté de sa mère aussi, il appartenait à une tribu des plus nobles. Bien sûr, elle n’avait pas le prestige des Hachémites mais elle comptait parmi les tribus les plus respectées et les plus adulées par les poètes.

Abdoulmoutalib s’était porté volontaire pour l’accompagner. Cela permettrait aussi à Hamza de connaître ses oncles maternels et à Hala de revoir les siens tout comme Amina.

Ce qui lui tenait aussi à cœur, c’était d’aller, au retour, se recueillir sur la tombe de Abdoullah, son benjamin que la maladie avait ravi alors qu’il était allé vendre leur production de dattes à Médine. Amina y était allée deux fois déjà, sans lui. Il s’était promis de raconter à l’enfant sur la tombe de son fils comment les dieux avaient fini de le lui prendre après qu’ils le lui aient laissé un temps. Mohammad, l’étincelle dans l’œil lui posa maintes questions. Il lui avait alors relaté l’histoire que toutes les tribus arabes se rapportaient.

Il avait fait un vœu de donner pour sacrifice aux dieux le dixième de ses enfants si c’était tous des garçons. Abdoullah fut le dixième. Lorsque le jour fut venu d’honorer son vœu, Abdoulmoutalib seul dans sa chambre pleura comme une femme. Les dieux avaient mis dans son cœur un amour tel pour cet enfant qu’il faillit se rétracter et déshonorer tous ses aïeux et sa tribu. Il avait failli jeter l’opprobre sur les Qoraychs qui seraient devenus la risée de toute l’Arabie. Encore une fois, c’était le dieu de la kaaba qu’il avait prié en cachette qui sauva son fils en inspirant un ancien très écouté de la tribu. Celui-ci proposa de remplacer Abdoullah par des chameaux dont le nombre serait tiré au sort. Ils tirèrent ainsi le sort entre deux bâtons. L’un représentant Abdoullah et l’autre un chameau. Il insistèrent jusqu’à totaliser une centaine de chameaux. Depuis Abdoullah fut nommé quand-même l’ "égorgé" en honneur au courage et à la loyauté de son père qui ne transgressa point sa parole et s'apprêtait à immoler son fils tout comme Abraham.

Le petit Mohammad avait été passionné par le récit. Il riait malgré une lueur angoissée dans les yeux. L’état de santé de sa mère le touchait au plus profond de lui et empêchait sa joie d’être totale. Amina quant à elle raconta à son petit combien elle était éprise de son père et combien elle fut heureuse de l’épouser. Lorsqu’il la trouva en pleurs quelques instants plus tard auprès de la tombe; il entoura son cou de ses petits bras et posa sa tête sur son épaule en lui disant qu’il ne mourrait jamais et qu’il ne la laisserait jamais seule. Amina lui avait souri à travers ses larmes et avait ressenti une bouffée réchauffer son intérieur glacé. Elle ne savait pas si c’était ce bonheur indicible que lui procurait la présence de son enfant d’une gentillesse exemplaire ou bien était-ce cette maudite maladie qu’elle traînait depuis des années.

Mohammad l’observait souvent avec des yeux qui semblaient comprendre ses silences et ses craintes secrètes. Chaque matin, elle découvrait chez lui une finesse de plus; chaque matin, il s’attachait à elle plus encore. Halima n’était plus qu’une tendresse enfouie en lui. Amina était son monde présent.

Comme tous les petits enfants de six ans, il était heureux de l’accompagner là où elle allait, de traîner dans ses alentours. Le meilleur pain était celui qu’elle lui faisait; le meilleur beurre était celui que ses mains ornées de bagues en argent et de henné montaient dans leur outre en peau de chèvre. Le meilleur parfum était celui de ses interminables nattes noires imbibées de musc. La meilleure brise était son souffle sur son visage alors qu’elle le berçait. Le meilleur refuge était sa poitrine ornée de grosses boules d’ambres qui cliquetaient.

Mohammad était aux petits soins pour elle lorsque la maladie revenait en force. Lui et Baraka se relayaient pour la servir et la veiller.



Amina respirait de plus en plus difficilement. Elle réclamait son fils. Baraka hésitait à aller le chercher. Hala en décida autrement et lui intima l’ordre de le faire. Amina ne passerait certainement pas la nuit.

Elle s’éteignait depuis six ans, petit à petit, comme une bougie qui se consumait. La mort d’Abdoullah et le départ de Mohammad en nourrice avaient fêlé en elle une énergie vitale. Le retour de son petit avait certes rallumé la flamme pour un court moment mais la nostalgie de son époux l'a repris et l’angoisse pour l’avenir de son enfant la rongeait.

Baraka l’avait vu à Médine vaciller de chagrin devant la tombe d’Abdoullah. Il lui manquait beaucoup et Mohammad lui ressemblait tant. Sa présence devant cette tombe qu’elle avait déjà visitée deux fois avait remué en elle une douleur indicible. Les questions de l’enfant et sa tendresse qu’elle pensait ne pas mériter l’achevèrent. Lorsqu’ils avaient repris la route du retour, Amina avait déjà un regard absent et le teint cireux de ceux que la mort appelle.

Arrivés à Aboua, Amina les supplia de s’arrêter. Les balancements du hawdaj lui soulevaient l’estomac et tous ses membres lui faisaient mal. Mohammad, assis près d’elle, lui avait tenu la main durant tout le voyage. Elle était déjà ailleurs mais elle faisait un effort immense sur elle-même pour ne pas l’inquiéter. Le petit n’était pas dupe. Il la fixait de ce regard qui disait tout ce que pouvait porter un cœur pur comme affection mais aussi comme inquiétude. Elle essayait de proférer quelques mots mais sa langue était trop lourde. Mohammad pleurait doucement durant tout le trajet.



Lorsque Baraka s’approcha de Abdoulmoutalib et de Mohammad, le grand-père parlait à celui-ci de la sagesse des dieux et l’injustice que les humains pouvaient ressentir certains jours. Il le préparait au départ d'Amina. La jeune esclave tremblait de tous ses membres, émue comme elle ne le fut jamais. Le clair de lune dans lequel se découpaient les silhouettes du vieil homme et celle de l’enfant lui donna l’impression de faire un rêve dont elle souhaitait se réveiller.

Quelques instants plus tard, Mohammad s’agenouilla devant celle qui allait le laisser encore une fois. Il penchait son visage auquel le vacillement des flammes du feu de bois que Hala avait allumé donnait une touche irréelle. Il la regardait et de ses yeux hagards, une lave de larmes coula en silence. Il ne savait pas trop ce qu’était la mort mais il la vivait en ce moment dans sa chair et il savait la séparation imminente. Il tenait la main de sa bien-aimée comme pour la retenir mais Amina rendait ses derniers souffles.

Baraka mêla ses sanglots à ceux du petit et Hala qui faisait bonne figure se laissa aller à une longue complainte qui fendit le silence du désert et s’éleva jusqu’au ciel étoilé.

Amina dans un effort ultime leva sa main glacée vers le visage de son enfant puis ouvrit les yeux que le voile de la mort couvrait déjà. Elle essuya les larmes de son petit qui coulaient à flots et s’en imbiba les lèvres comme pour en faire son dernier breuvage. Elle sourit comblée d’emporter comme dernière relique de ce monde celle du visage de son bien-aimé et comme goût celui de ses larmes qu'elle savait sacrées.

Mohammad enfouit sa tête dans le cou de celle qui n’était plus et sanglota : "oummi, oummi" dans un ton qui embrasa les cris des femmes.

Abdoulmoutalib, s’approcha pour l’arracher doucement à cette étreinte de la mort. Sous le regard froid des astres, il fit ce qu’il n’osa jamais faire avec Abdoullah bien qu’il en ait eu une envie folle à plusieurs reprises. Il prit l’enfant dans ses grands bras robustes et le serra très fort comme une mère serrerait son petit.

Il répétait doucement, une cassure dans la voix : "Ne pleure pas petit ! Je suis là ! Je suis là ! Ne pleure pas fils de Abdoullah ! Je te protégerai jusqu’à mon dernier souffle !"


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 Sujet du message: Re: La naissance du Prophète
MessagePosté: Jeu 6 Mai 2010 12:16 
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Chapitre VII : Bahira
Nadia Yassine - 20/02/2010

La fournaise était à son comble et le désert exultait d’une solitude sauvage. Le ciel était de ce gris métallique dont seule une chaleur accablante avait le secret pour l’en teindre.

Bahira assis à l’ombre,l’âme embrasée, questionnait ses mains noueuses en égrenant son chapelet en noyaux de dattes. Sa peau était aussi écaillée que celle d’un vieux lézard repu de soleil. Elle avait acquis un air plus minéral qu’humain. Serait-ce parce qu’il aurait tant désiré être un rocher, bravant le temps et son implacable érosion? Juste le temps de prolonger sa vie un peu afin d’assister à l’avènement du dernier souffle de la Miséricorde.

Il voulait emmener avec lui dans l’autre monde une part de sa lumière; celle que l’on acquiert par osmose des âmes.

Il sentait son heure proche. Il était aussi accablé par l’âge que ce désert l’était par l’air étouffant. Le vent brûlant taquinait ici et là quelques flots de sable qui en devenaient fous et se mettaient à tourbillonner sur un rythme endiablé pour aller s’étaler plus loin, comme pour fuir son souffle .

Son regard enfoui sous des sourcils broussailleux suivait dans la contemplation cette vie insoupçonnable dans un enfer terrestre. Les dunes semblaient vaciller, entamant une danse lancinante, enlaçant des vapeurs mystérieuses, dernières moiteurs du sable qui se rendait à la puissance de l’astre souverain.

Bahira guettait en vain l’annonce d’une pluie salvatrice. Le souffle aride du désert était la seule réponse à sa requête. Des gouttes de sueur naissaient aux racines de ses cheveux, coulaient sur son front haut et roulaient doucement sur ses joues au rythme de son chapelet. Il invoquait le Seigneur et le suppliait d’envoyer enfin le Saint-Esprit; celui dont Jésus avait prédit la venue.

Jésus avait dit à ses disciples qu’il devait partir pour le laisser venir. Sept cent ans étaient passés et le Saint Esprit n’était pas encore là!

Bahira soupira et se laissa aller à la léthargie du lieu et du temps. Il rêva au miracle de pouvoir rencontrer le dernier des messagers, annoncé par ses feuillets tout fripés à force d’avoir été consultés.

Recroquevillé comme une feuille morte, il se laissait aller à la volonté de Dieu en attendant que Mariya vienne rafraîchir l’espace couvert que le palmier qui lui tenait lieu de refuge transperçait à la recherche des hauteurs . Mariya, fervente chrétienne comme lui, dirigeait ce lieu de retraite où elle recevait aussi les voyageurs égarés; par amour pour Dieu et pour Jésus.

Inquiète par l’immobilité de son vieil oncle, elle vint vers lui pour le supplier encore une fois de rompre son jeûne. Il lui expliqua encore une fois qu’il n’arrêterait de jeûner les journées que lorsqu’il irait rejoindre le Messie fils de Marie ou lorsqu'il rencontrerait le "Paraclet". Mariya sourit avec un air de pitié pour son vieil oncle obstiné.

À ce moment prècis, une brise des plus fraîches, comme un souffle insolite souleva la frange de Mariya, fit tanguer son long serre-tête et s’évanouit après avoir fait frissonner la longue barbe de Bahira. La jeune-femme et son oncle, intrigués et comme traversés d'une onde magique se regardèrent puis tournèrent dans un même mouvement leur tête vers l’horizon encore incandescent.

Des silhouettes s’agitaient au loin comme un mirage aux contours incertains. Bahira scruta de son regard encore perçant la ligne où la terre rejoignait le ciel, plissant ses yeux sous la forêt de ses sourcils. Après quelques minutes, il balbutia :

-"Mariya, Mariya, vois-tu ce que je vois ?"

Sa nièce lui répondit dans un souffle : "mon oncle! Mon Dieu! Le nuage bouge à leur rythme ! Dieu d’Abraham et de Jésus" un nuage! un seul !"

Bahira se leva d’un bond, oubliant ses peines et ses années ! Un souffle d’espoir lui avait donné une force que son corps croyait avoir perdu à jamais. Il voulut se précipiter vers la caravane mais Mariya, craignant pour lui trop de chaleur, le retint en le suppliant .

Il prit alors son bâton et resta debout comme en hommage aux arrivants. Son cœur dansait dans sa poitrine alors que ses yeux ne quittaient pas le mystérieux nuage qui glissait, comme retenu par un fil invisible à l’un des dromadaires. Lui, qui fuyait la compagnie des voyageurs et laissaient ceux qui l’entouraient s’occuper d’eux et les nourrir, attendait avec impatience l’arrivée de ceux-ci.

Après une éternité ,ils furent enfin à proximité du monastère soulevant un nuage de poussière. Les senteurs que dégageaient les fioles des marchands se mêlaient à l’odeur animale et à celle de la sueur des hommes pour conquérir les narines.

Bahira humait cet air où se tapissait l’odeur de la sainteté et de la miséricorde. Il s’en imbiba les poumons tandis que ses yeux de lynx cherchaient désespérément parmi les dizaines de visages, un signe révélateur , une lumière particulière , une ressemblance avec celui qu'il attendait.

C’est alors que son cœur se figea et que toute la terre disparut à ses sens. Il ne vit plus que lui.

Un enfant d’une douzaine d’années avançait dans la mêlée. La poussière n’altérait que très peu la luisance de ses belles boucles noires de geai mouillées par la sueur dont il était trempé. Ses sourcils en arc d’ébène couronnaient des yeux noirs au regard déjà très réfléchi. Ses cils interminables trahissaient pourtant une enfance pas encore révolue ainsi que la rondeur à peine estompée de ses joues enflammées. Son front humide semblait irradier d’un soleil invisible

Un homme auquel l’enfant ressemblait beaucoup posait une main protectrice sur l’épaule de celui-ci qui promettait robustesse et harmonie du corps. Une tunique trempée collait à son petit torse et couvrait celui-ci jusqu’au mollet.

Bahira, bravant son vœu de ne jamais fréquenter le genre humain, surtout d’aussi près, se fraya un chemin parmi la foule affairée à monter des tentes et à s’aménager un repos bien mérité. Il salua l’homme à l’allure majestueuse :

- "Homme noble, je voudrais t’inviter dans la tour où je vis en retrait. Je dois te parler !"

Aboutalib fut saisi par l’apparition de cet homme d’un autre monde et il fut encore plus surpris par ses paroles. Il était lui-même passé à plusieurs reprises dans ce point d'eau où Bahira et quelques disciples vivaient en retrait et qui servait parfois de relais aux voyageurs. Personne ne l’avait rencontré. On pouvait seulement apercevoir sa silhouette au petit matin à travers les ouvertures de sa tour ou au détour de quelques palmiers lointains lorsqu'il allait méditer loin des bruits et de la foule.

Lorsqu’il se retrouvèrent dans l’antre du moine, Aboutalib fut très impressionné par le regard enfiévré dont Bahira couvrait son neveu. Il tournait autour de lui comme un rapace tournait autour d’une proie, pris par une frénésie qui inquiéta l'oncle.

Aboutalib en ressentit un malaise. Il eut des gestes protecteurs envers son neveu. Abdoulmoutalib l’avait solennellement chargé de prendre Mohammad sous sa protection le jour de sa mort, il y a quelques mois.

Aboutalib se préparait alors à partir faire du commerce dans le Cham mais il le lui promit.

Fatéma, sa femme allait être une excellente mère pour lui. Elle s’occupait déjà de lui si bien. Baraka, qu'Amina laissa en héritage au petit, était d’une aide précieuse pour elle. L’enfant serait en de bonnes mains, le temps de son long voyage.

Mohammad ne l’entendit pas de cette oreille!

Lorsque le jour du départ arriva , il supplia son oncle de l’emmener avec lui .Il lui dit qu’il se sentait affligé par la mort de son grand-père alors que la blessure de la mort de sa mère n’était pas encore refermée. Il voulait changer d’air et découvrir d’autres horizons. Il fut si convaincant qu’Aboutalib céda très vite.

Cet enfant tenait son cœur entre ses mains. Il avait un pouvoir sur son âme que nul être ne réussit jamais à avoir. Fatéma bint Assad sa femme partageait avec lui cet envoûtement sentimental envers Mohammad.

- "O homme; qui est cet enfant ?" lui dit Bahira d'une voix grave et chevrotante .

Aboutalib de plus en plus intrigué répliqua :

- "c’est mon fils, noble moine !".

Bahira eut une moue contrariée qui lui donna un air terrifiant :

- "Non, non! maugréa t-il dans sa barbe hirsute! Ce ne peut pas être ton fils !"

Aboutalib de plus en plus intrigué répliqua :

- "Pourquoi dis tu cela ?".

- "Parce qu’il ne peut pas avoir de père vivant." dit Bahira en dévorant des yeux l’enfant qui baissait la tête dans un geste de respect pour le vieillard et de résignation devant son sort étrange !

Aboutalib avoua d’un ton gêné:

- "En effet, je ne suis que son oncle, noble moine Bahira! Comment le sais-tu ?"

Bahira abandonna Mohammad un instant pour aller au fond de la pièce dans une démarche fatiguée, s’appuyant sur son bâton. Il ouvrit un coffret, se saisit de quelques feuillets fragiles râpés par le temps. Il s’en revint vers Aboutalib et l’enfants aux yeux pleins de questions silencieuses.

De ses mains tremblantes il déroula son trésor dans un geste plein de précaution, la flamme dans l’œil et les paroles:

- "Vois-tu Homme, si tu savais lire la langue d’Abraham et de Jésus, tu y lirais la réponse de toutes tes questions! dit-il dans un souffle passionné."

Aboutalib regarda les lettres effacées par endroit. Il ne comprit rien à leur signification. Mohammad, curieux de tout comme tous les gamins de son âge essaya en vain, lui aussi, de déchiffrer ces traces d’un autre temps.

Bahira replia ses feuillets, les remit dans leur coffret et revint vers Mohammad :

- "Attends, Attends dit-il ! Viens là mon garçon."

Mohammad interrogea du regard son oncle qui le mit en confiance. Il approcha, un brin d’inquiétude dans le regard.

Bahira sembla émerveillé par la proximité de cet enfant plein de lumière et de grâce. Il plissait ses yeux enfouis sous les broussailles de ses sourcils tandis que ses doigts osseux et longs se tendaient vers le mystère tant attendu.

Il frôla dans un geste de vénération les boucles soyeuses de Mohammad puis il posa ses mains sur ses épaules et le fit pivoter doucement. Il saisit le col de sa tunique ocre et le tira vers le bas. Aboutalib qui commençait à se demander si le vieil homme avait toute sa tête le vit blêmir.

Bahira gémissait : "Dieu d’Abraham, Dieu de Moïse et de Jésus, Il est là! Le saint esprit est parmi nous!"

Puis il s’agenouilla et prit la main de l’enfant, gêné, qu’il couvrit de baisers. Mohammad essayait de retirer sa main et cherchait du regard le secours de son oncle. Aboutalib s’interposa et mit en retrait d’un geste discret son neveu, derrière son dos.

Bahira lui dit alors :

- "Ne crains rien de moi, ô Homme! Ce n’est pas moi qu’il faut craindre mais bien les fils d’Israël qui ne veulent pas de Prophète après Moïse. Ils ont essayé de tuer Jésus; leur frère, prends garde! Protège le et ne parle pas de sa vérité !!!"

Aboutalib n’eut plus de doute. Bahira était un peu fou. Il lui devait cependant le respect dû à son âge et à son statut d’hôte. Il le remercia chaudement pour son hospitalité et s’apprêta à prendre congé de lui.

Bahira le retint par le bras :

- "Homme comment s’appelle le Saint-Esprit ?"

Aboutalib hocha la tête dans un geste de compassion pour Bahira :

- "Il s’appelle Mohammad"

Bahira poussa une sorte de râle qui effraya l’enfant puis il se baissa et prit une poignée de sable dont la tour était envahie.

Il dit :"Je mourrai serein, Mohammad, je t’ai vu, je tai parlé, je t’ai touché. Et ça! c’est la poussière sur laquelle tu as marché! Ce sera la première poignée de terre qu'on jettera dans ma tombe. Que Dieu et Ses anges et le Christ prient sur ton âme. Paraclet".

Il s’approcha de l’enfant et le supplia : "Ne m’oublie pas! Ne m’oublie pas! Je crois en toi!"

Aboutalib entraîna son neveu loin de la folie douce de Bahira...



A suivre...

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