Chapitre VIII : Le Pacte de la VertuNadia Yassine - 21/02/2010
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Fatéma bintou Assad regardait Mohammad avec un sentiment mêlé de fierté et de joie. Il n’était plus cet enfant au regard d’orphelin mais un jeune-homme d’une rare perfection. Cela faisait déjà douze années, qu’elle le couvait de ce regard plein de tendresse. Elle avait appris à l’aimer chaque jour davantage et il le lui rendait bien.
Elle était aux petits soins avec lui depuis que Aboutalib, son époux, le lui ramena, le cœur brisé, une tristesse infinie l’habitant. Baraka était pour elle d’une aide précieuse bien qu’elle en fut parfois jalouse pour la savoir autant proche qu’elle du petit. Elle s’était relayée avec cette esclave au cœur aussi blanc que sa peau était noire, pour prodiguer à Mohammad l’amour le plus pur et le plus sincère qui soit au monde : celui de mère.
Mohammmad ne se laissa pourtant pas aller à la douceur de cette profusion d'amour maternelle. Il était très fier et savait son oncle endetté. Il emmenait paître les troupeaux des riches familles Qoraychite contre un modeste salaire. Il prenait souvent aussi la relève de son onlce dans les voyages commerciaux trop fatigants. Il lui ramenait alors souvent ainsi qu'à Baraka des petits présents qui l’émouvaient beaucoup. Elle priait alors les dieux de le protéger et surtout de lui donner un fils de ses propres entrailles qui soit aussi beau, aussi bon et aussi soigné de sa personne que Mohammad. Elle savait déjà comment elle l’appelerait : Ali…
Mohammad, quelque peu agité, la tira de sa réflexion. Il ne retrouvait plus son arc et ses flèches. Fatéma héla Baraka. Celle-ci accourut, haletante de trop courir ce matin là. Aboutalib se préparait pour une rencontre exceptionnelle. Il voulait ses meilleurs atours et ne cessait de faire courir toute la maisonnée pour cela. Même Mohammad, d’habitude si calme était gagné par une grande frénésie.
Al Baydae, la sœur jumelle de Abdoullah avait passé la nuit chez son frère. Nostalgique et triste depuis la mort de son frère puis de son père, elle s’était assise dans un coin du grand patio couvert de branches de palmier et récitait des vers qu’elle-même et ses autres sœurs avaient créés à la mort de ce dernier. Aboutalib, excédé vint l’intimider en lui demandant la raison de ces litanies alors que l’évènement qui se préparait était des plus heureux. Al Baydae lui répliqua que ses chers disparus auraient tant aimé assister à ce que les tribus arabes se préparaient à faire.
D’une voix grave, elle continua de se lamenter tandis que Baraka et Fatéma échangèrent un regard complice. Al Baydae les exaspérait par sa manie d’être triste sans raisons et de réciter des vers à tort et à travers. Fatéma lui conseillait souvent d’être plus joyeuse lorsque son mari Kourayz était présent. Elle le fit encore une fois en lui rappelant que son fils Hakim se plaignait aussi de ce comportement.
Fatéma prodiguait ses précieux conseils à sa belle-sœur tout en essuyant l’arc retrouvé de Mohammad tandis que Baraka tendait à celui-ci un peigne en corne de chèvre.
Elle se délecta comme à chaque fois de le voir ordonner sa belle chevelure au reflet bleutée. Elle le regardait religieusement, un sourire enchanté aux lèvres. Mohammad poli et très attentif aux démonstrations affectives de ses mères adoptives le lui rendit.
Elle sentit alors un ciel s’ouvrir dans son âme. Cette âme qui avait grandi à l’ombre de ce sourire depuis l’enfance de son bienaimé. Ses petites dents de lait dont la poussée lui avait fait passer des nuits blanches étaient à présent d’un parfait alignement et leur éclat faisait pâlir de jalousie les plus belles perles d'Orient. Un petit espace entre celles du devant faisait du sourire de son fils de lait le plus beau de toute l’Arabie. Elle aurait donné ses yeux pour lui , son cœur, son fils Aymane, tout ce qu’elle possédait lorsqu’il la gratifiait de ce sourire plein de reconnaissance.
La voix d’Al Baydae s’élevait dans une complainte qui laisserait croire que Abdoulmoutalib venait d’être enterré. Les femmes Qoraychites étaient aussi habiles à la poésie qu’elles ne l’étaient au fuseau et à la confection de la laine.
Baraka courait dans tous les sens. Aymane qu’elle portait dans son dos fit des siennes et ses cris se mêlèrent à la voix d’Al Baydae qui n’eut point cure de l’agacement d’Aboutalib et des siens.
Les deux hommes furent enfin prêts. Ils se pavanèrent devant les femmes, attendant les dernières remarques sur leurs habits et leurs parures.
Un jeune esclave nubien à la peau dorée et au crane rasé vint leur annoncer que les chevaux étaient sellés et bridés.
Fatéma cachant difficilement son émotion jaugea Aboutalib et Mohammad . Elle ordonna à Baraka de diffuser de l’encens à l’attention des dieux pour qu’il les protège du mauvais œil et du mauvais sort. Le jeune-homme et son oncle étaient d’une telle splendeur dans leurs habits tout blancs !
Elle eut même une petite pointe de jalousie sachant qu’Aboutalib allait traverser ainsi Makka. Les femmes de la cité rêvaient toutes d'être unies à des Hachémites. Les enfants de Abdoulmoutalib étaient tous d'une beauté légendaire en plus d'être nobles et vertueux. Baraka connaissant trop bien Fatéma la rassura en lui chuchotant malicieusement à l'oreille qu'Aboutalib ne l'échangerait pas contre la reine Balkis. Il ne fallut pas plus que cela pour soulager Fatéma qui retrouva son sourire naturel.
Toute la famille accompagna les deux hommes à la porte. Même Al Baydae se leva pour les saluer avant leur départ. Elle murmurait encore sa poésie comme l’incantation silencieuse d’un cœur fragilisé par les deuils. Un flot de chèvres et de moutons allant au pâturage les submergea, se faufilant entre leurs jambes et bêlant à qui mieux-mieux. Tous rentrèrent alors, mais Baraka resta à contempler Mohammad partir sur son cheval. Les artères de Makka étaient inhabituellement animées.
Aboutalib et Mohammad rentrèrent dans l’enceinte de la grande maison d'Abdoullah ibn Joud'ane où il y avait déjà foule. Lorsque Zubayr ibn Abdulmutalib proposa aux tribus pèlerines lors de l’année précédente de se réunir pour trouver des solutions à l’iniquité régnante, Abdoullah avait proposé sa grande maison.
Les figures de proue de différentes tribus étaient présentes aujourd’hui au lieu et à la date prévus. Toute l’année, les poètes avaient chanté les louanges d’un tel pacte. Les Qoraych avaient ajouté à leur longue liste d’attributs d’honneur, celui de ce pacte : le pacte de la vertu (hilf lfoudoul).
Abdoullah ibn Joud’ane accueillait ses invités chaleureusement. Il vint vers Aboutalib et lui souhaita la bienvenue d’un air avenant. Il fit de même pour Mohammad :
- "Bienvenue fils d’ Abdoullah. Par tous les dieux de la cité, c’est un honneur de t’avoir parmi nous aujourd’hui, mon enfant, toi que l’on surnomme al Amine (celui en qui on a confiance). Laisse Aboutalib auprès des aînés et va t’asseoir auprès de tes pairs".
Mohammad lui sourit en hochant la tête en signe d’approbation :
- "Merci oncle. Je le ferai !" dit-il respectueusement en penchant sa tête qu’ornait un beau turban vert.
Abdoullah tapota l’épaule du jeune-homme et s’en alla vers d’autres hôtes.
Mohammad s’approcha d’un groupe de jeunes qui discutaient en attendant l’ouverture des palabres.
Un jeune homme le vit s’approcher. Il se leva d’un bond pour venir vers lui. Mohammad fut très heureux de le voir. Il n’aimait pas les lieux où il y avait trop de gens. Il préférait le désert où il passait de longues heures à regarder son troupeau paître paisiblement les quelques pousses qu'il voulait bien lui livrer.
Abou bakr ibn Kouhafa, son ami depuis l’enfance, lui donna une accolade et lui fit place auprès de lui. Il semblait aussi heureux que lui de le voir. La complicité évidente entre les deux jeunes-hommes suscita l’intérêt de leurs congénères présents. Les sachant l’un et l’autre d’une grande pudeur, ils se mirent à les taquiner.
Les uns racontèrent leurs aventures avec les filles au drapeau rouge; d’autres récitèrent des poésies impudiques; d’autres encore évoquèrent de façon irrespectueuse les femmes de certains voisins. Mohammad et Abou bakr feignaient de ne rien entendre et échangeaient une discussion sur leurs derniers voyages pour le commerce.
Soudain Zubayr se leva au milieu des hommes assis en cercle. Comme tous les fils d'Abdoulmoutalib , il avait une stature imposante, un visage des plus harmonieux et un regard de braise. Sa tenue rayée était du plus bel effet. Il agitait ses mains longues et racées. Sa voix portante accapara l'attention de tous. Un silence général eut tôt fait de régner. Tous les yeux s'accrochèrent à l'homme :
"O nobles fils d’Arabie ! Nous voilà, aujourd’hui réunis dans la maison de notre hôte Abdoullah, puisse les dieux lui accorder santé et progéniture. Nous devons établir un code d’honneur et de chevalerie pour que nos femmes et nos enfants puissent vivre en paix et surtout dans la dignité.
Quel honneur nous reste-t-il, continua-t-il, si le plus faible est écrasé par le plus fort alors que nos épées sont dans leurs fourreaux. Ni les Dieux, ni les humains, ni les djinns n’accepteraient un monde où tant d’injustice sévit!!!
Nous ferions mieux de nous raser les barbes et de devenir des esclaves si nous ne sommes pas capables de faire régner l’ordre, la paix et la justice sur nos terres. Le plus faible attend de nous qu’on le défende, au nom de nos nobles racines qui remontent jusqu’à Abraham. Les chameaux seraient plus nobles que nous si nous laissons l’iniquité se répandre comme elle le fait et si nous laissons les faibles être écrasés par les forts et les arrogants…"
Mohammad retenait son souffle. une lueur brillait dans ses yeux !
Il suivait avec grande attention le discours de son oncle. D’autres orateurs se levèrent et d'autres mais il ne se lassait pas de les écouter.
Des heures s'écoulèrent sans qu'il ne ressentît aucun ennui. Il se dit que, pour la première fois, il ne regrettait pas sa solitude et son troupeau plein d'enseignements. Il apprenait beaucoup, aujourd'hui, au sein de cette assemblée d'hommes fiers d'allure, nobles de coeur.
Mohammad apprécia son peuple plus que jamais auparavant. Il se sentit fier d’avoir le même sang que ces chevaliers, prêts à secourir les faibles, à rendre justice dans une aire des plus injustes.
Une joie innommable avait envahi son coeur. Il dévisagea un à un ces hommes aux traits durcis par le climat très rude, comme pour deviner les joyaux qui habitaient leur poitrines.
Pour la première fois, il eut la certitude que derrière ces corps de guerriers se cachaient des âmes pures.
Abou bakr sentant son émotion, posa sa main sur son épaule. Ils se regardèrent d’un air entendu; de ce regard qui disait leur bonheur d’assister à un évènement des plus grandioses...
A suivre...
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